Sortie : 6 février 2012
Label : Smalltown Supersound
Genre : Nu-disco, house
Note : 6/10
Lindstrøm est la figure incontournable de la musique électronique norvégienne mais demeure principalement celui qui a propulsé la nu-disco sur le devant de la scène dans les années 00’s avec son pote Prins Thomas, via des albums hautement sexués. En 2005, en solo, il sortait la bombe I Feel Space, odyssée indémodable de 7 minutes, morceau moite qui en a rendu dingue plus d’un. S’en est suivi la sortie en 2008 du très réussi Where You Go I Go Too (avec son éponyme morceau de 30 minutes orgiaques au possible). Le norvégien revient enfin aux choses sérieuses avec son nouvel exercice solo, Six Cups Of Rebel.
Mais qu’est-il arrivé à notre scandinave ? Autant, le trip nu-disco qu’il nous avait servi jusqu’à maintenant était prenant, autant ce Six Cups Of Rebel n’arrive jamais à nous émoustiller. La nu-disco de Lindstrøm possédait cet attrait purement sexuel lui conférant une énergie très personnelle. Lindstrøm c’était de la musique pour baiser, des productions qui avaient le mérite de ne pas nous prendre la tête tout en ne nous prenant pas pour des cons.
Six Cups of Rebel débute pourtant avec les honneurs avec un No Release prometteur. Un orgue n’en finit plus de s’immiscer dans nos conduits auditifs, l’ambiance est sombre et solennelle. La montée est alors infinie et on finit noyé par la masse sonore. On se dit que l'on est parti pour un trip total, que l'on va encore avoir des sueurs et puis tout s’effrite. Le trompe l’œil inaugural laisse place à une cosmic disco vite épuisante. De Javu a beau offrir un kick massif, la rythmique se fait étonnamment musclée de la part de Lindstrøm et le principal souci vient de l’ajout de vocalises éreintantes. Mais pourquoi diable Lindstrøm s’est-il senti obligé de poser sa voix sur autant de morceaux ? Parce que les pistes ont beau s’enchaîner, nous plongeant dans une house sémillante et aérienne, on ne peut s’empêcher de trouver cela étouffe-chrétien tant il y a quelque chose de tristement agité dans ces morceaux. Ainsi, le côté luxuriant de Magik se révèle fatigant par son excès de lumières et de flashs pour, au final, laisser une impression d’épuisement. Que Lindstrøm est lâché le côté ouvertement sexuel de sa musique, pourquoi pas après tout, mais il en perd considérablement en consistance et surtout, il apparaît bien moins prenant.
Passé les 4 premiers morceaux indissociables (tout s’enchaîne sans aucun blanc), s’en suit une deuxième partie de l’album encore plus surprenante. Ce coup-ci, Lindstrøm nous l’a joue plus audacieux (on serait presque tenté de dire expérimental mais n’exagérons tout de même pas). L’aspect foncièrement plus instrumental de la deuxième partie est tout de même plus intéressante sur le papier. Sur le papier seulement car, au bout du compte, on s’ennuie rapidement hormis sur un Call Me Anytime à la construction alambiquée intrigante. Le reste n’est que tentative vaine de jouer avec des synthés vintage, mais il ne suffit pas de triturer des vieux instruments pour en sortir des morceaux passionnants.
Ce Six Cups Of Rebel est une déception de la part de Lindstrøm. En se consacrant totalement à une cosmic disco épuisante car trop luxuriante, il en perd son potentiel d’attraction salace. Six Cups Of Rebel est à l'image d'une fête foraine ; attirante mais bruyante, fascinante mais anéantissante. Maintenant, le mec est tellement prolifique, qu’il est bien capable de nous surprendre positivement rapidement.
par B2B
Sortie : 10 février 2012
Label : Hymen Records
Genre : IDM (?), Sound Design, Expérimental
Note : 8,5/10
Voilà quelques temps que le franco-sicilien Frank Riggio voulait donner un nouvel élan à sa musique. Après des releases hybrides et abstract hip-hop en free download, très inspirées par sa passion pour Amon Tobin, il sortait l'année dernière un double EP (Texturtion Distosolista, ici) plus que prometteur. Sa technique globale avait franchi un levier supérieur, annonçant peu à peu une distance vis à vis du sampling. Seulement voilà, Frank Riggio est un homme qui doute. On a rarement vu (dans ces sphères musicales) un homme donner autant d'enjeu dans sa vie à la conception musicale. Après des flirts bien poussés avec deux des plus reconnus labels du genre, la conclusion est finalement sans appel. La musique du sudiste serait trop atypique et pas encore assez mûre pour figurer au catalogue de ces deux maisons renommées. Entre prises de têtes et profondes remises en question, Riggio ne renonce pourtant pas. La rencontre virtuelle avec Stefan Alt , patron de chez Hymen, sera salvatrice, lui qui a un véritable coup de coeur pour son univers. Pressentism est le premier volet de la trilogie Psychexcess, dont la vocation est d'illustrer les trajectoires inconscientes de cette machine complexe qu'est l'inconscient et son moteur : le cerveau. Ceci est assez évident à la vue de l'artwork, nouvelle réussite du graphiste Shift que certains connaissent mieux sous son nom de Timothée Mathelin.
Dès les premières minutes de l'album, on se dit que les tracks présents sur le dernier double EP n'étaient presque que des chutes, des brouillons du véritable investissement personnel et donc mental à venir. Il a ici laissé de côté sa classique volonté d'être à tout prix dans la démonstration de ce qu'il sait faire, et de ce qu'il a appris. Parce qu'il a probablement encore plus à prouver à lui-même qu'aux autres, il a décidé de mettre ses doutes, ses angoisses, ses questions de musicien et de père au centre de sa musique. Inutile de rajouter qu'il y a mis aussi ses couilles de mec, pour donner encore plus d'ampleur à la dimension personnelle de l'oeuvre. Précisons que c'est le visage de sa fille qui surplombe cet artwork définitivement torturé. La musique et cet enfant, ou les deux plus grandes passions de sa vie, sont illustrées ici en ce qui pourrait être le sujet d'une psychanalyse au long cours.
Beaucoup d'éléments surprennent et impressionnent dès les premières écoutes. Cet aspect ultra affiné et ultra texturé qui trahit des heures et et des heures de travail en studio (en même temps, ça fait trois ans que cette trilogie lui hante l'esprit). Le quasi renoncement de l'utilisation des samples (il y en a encore quelques uns, et utilisés dans de sacrés séquences). L'intégration de cordes et de crins non digitales (Pressentism, Higher Ailleurs). Une étrange, rythmique et cavalière dimension tribale. Et même si de très bons titres comme Big Tunnel Recordist, Flowing Magma sont empreints de résidus hip-hop mutants de ses débuts, c'est bien cette véritable palette de sound designer qui bluffe le plus. Comme sur les très Hecquiens dans le style et l'approche Venusian Philosopher ou Fractal D. Ou encore le cryptique Kranqr et son piano aussi humble que subtil. Signalons aussi le spatial et synthétique Infinie Galaxie II, dont les tribulations et l'issue surprenante viennent rompre avec les schémas de canevas classiques. A aucun moment malgré l'incontestable richesse de l'espace sonore, il n'y a de sensation de surcharge. Riggio est vraiment un mec old-school, puisqu'il intègre même une fin masquée à son V I S L A R M final. Mais ne vous y trompez pas, il a su combiner ses nouvelles velléités artistiques et techniques avec son utilisation régulière des synthés hardware et sa maîtrise de Cubase. Bien que pharaonique, l'oeuvre est intelligente dans son tracklisting et dans le maintien du dédale psychédélique souhaité et transformé.
Les recommandations de gens comme Access To Arasaka ou Hecq ont fini par payer. Frank Riggio peut être fier de lui. Sa musique a atteint des sommets de qualité et de confiance en elle même. Hymen a eu le nez fin, contrairement à d'autres à mon humble avis, signant dès le début d'année une oeuvre époustouflante. Bravo à tout ce petit monde. Ceux que ces humbles lignes auront convaincu d'en savoir plus à propos du français sont invités à (re)découvrir l'interview réalisée il y a quelques temps (ici).
par Ed Loxapac
Sortie : 7 Février 2012
Label : Rvng Intl.
Note : 5,5/10
Genre : House, deep-house
Zach Steinmann et Sam Haar sont deux potes d’enfance, originaire de la Big Apple. Après avoir traîné leurs guêtres du côté de Berlin où ils ont fondé l’entité Blondes, les voilà de retour à Brooklyn, leur QG et, accessoirement, dernière mecque en date de la branchitude mondiale. Depuis un an, on observe une émulation exponentielle autour de deux gaziers. Il aura suffit d’une poignée de maxis pour que la house instrumentale (à base de séquenceurs, boites à rythmes et synthés) du groupe explose à la gueule du commun des mortels.
Blondes n’est pas à proprement parler un album tout frais puisqu’il se contente de regrouper six morceaux déjà sortis, plus deux nouveautés. Le duo fonctionne sur un principe très simple, mais aussi fortement casse gueule, puisque chaque création est structurée en binôme. La construction en diptyque permet ainsi de conceptualiser cette house évolutive. Et ça commence d’ailleurs de fort belle manière avec Lover / Hater. Le premier se fait aérien au possible et arrive à provoquer la transe via sa chorale païenne bouffant l’espace sonore. Le morceau est imparable de densité et d’hédonisme intelligent (si si, ça peut parfois arriver). Le second repose sur sa puissance contenue tout en faisant preuve d’une étrange spontanéité. On pense alors tenir l’album par le bon bout en se disant que Blondes a su subtilement jouer avec ses propres règles du jeu. Mais passé l’efficacité immédiate, que reste-t-il ? Pas grand-chose, à moins d’aimer le vide.
De Business / Pleasure à Gold / Amber, le groupe semble fonctionner en roue libre. Il ne suffit pas d’installer un climax, de raconter une histoire, pour tenir en haleine l’auditeur. Les ficelles de Blondes sont bien trop grosses avec ces gimmicks redondants et cette bassline mélancolique surgissant le plus souvent au bout de 3 minutes. Il est évident aussi que le duo new-yorkais s’inspire largement de la scène nu-disco scandinave pour ses envolées shoegaze et son approche lascive de la danse. On pense tantôt à The Field, tantôt à Lindstrom, sans pour autant y trouver la même approche mûrement réfléchie et cette tension amenant à l'explosion salvatrice. Blondes mise uniquement sur la réceptivité primaire, supprime toute tentative de recul. En soit, cela peut être louable mais ici, l’enrobage est tellement étouffe-chrétien qu’il empêche de pleinement adhérer au principe. Blondes, c’est donc du bluff ? Non, simplement de l’esbroufe. Parfois pourtant, on se laisse prendre au jeu de l’abandon physique comme lors de la spirale infernale de Wine mais quand le groupe tombe dans la deep-house calibrée, c’est l’hécatombe et on se dit que nos compères auraient été bien plus futés de ne pas se limiter à une seule prise directe pour enregistrer le tristement routinier Gold.
Mais vous pouvez dormir en paix car la presse indie va se tripoter sur le groupe pendant que les hipsters vont crier au génie. Vive le triomphe de l’ignorance ! Blondes est uniquement un groupe jetable proposant une musique immédiatement consommable mais immédiatement oubliable.
par B2B
Sortie : 6 Février 2012
Label : Ninja Tune
Genre : Breakbeat, proto-dubstep
Note : 8/10
Même si la critique s’était plutôt enflammée lors de la sortie de Visual Acuity, nous avions préféré rester en retrait. En effet, j’avoue ne pas avoir été conquis par le précédent EP de Raffertie. Il lui manquait encore un certain garde-fou, sa musique n’arrivant jamais à se stabiliser, partant dans tous les sens pour se révéler au final bien trop épuisante pour un organisme humain normalement constitué. La sortie de Mass Appeal n’était donc pas partie pour me convaincre. Mal m’en a pris.
L’anglaisBenjamin Stefanski nous sort enfin un putain de maxi, un objet totalement maitrisé qui risque fort de remettre Ninja Tune sur les rails (avec Slugabed qui n’en finit plus de questionner l’électronica). Mass Appeal compte 4 titres et il n’y a rien à jeter dans ce parcours breakbeat prenant un malin plaisir à foutre en l’air toutes les dynamiques dubstep prémâchées.
Tout débute par le fameux Mass Appeal et son breakbeat se focalisant uniquement sur le rythme. Raffertie y ajoute quelques artifices qui auraient pu paraître superfétatoire mais qui au final ne font que renforcer le groove mutant et mental de cet objet futuriste. S’en suit un virage à 90° nous faisant immédiatement trébucher avec plaisir. One Track Mind dévoile une house futuriste fonctionnant sur une ambivalence d’une rare finesse. Raffertie impose un simple son aigu lancinant que l’on se met à suivre négligemment avant de s’y abandonner. En y ajoutant en arrière plan une nappe sombre, il provoque notre écroulement. La bonne idée étant de prolonger le morceau jusqu’à l’oubli. Fascinant.
L’EP se clôture sur deux excellents morceaux malaxant allègrement le dubstep. Brevity impose d’impressionnantes infrabasses sur une voix mécanique. L’approche autant massive que minimaliste et le travail sur la texture des sons ne font qu’appuyer la construction complexe de ce morceau se structurant en deux parties se répondant inlassablement avant la chute abyssale finale. Courage Boy vient achever l’exercice en imposant un dubstep rachitique (explosant littéralement, au passage, le dubstep de chambre de James Blake). La messe est dite.
Raffertie frappe fort avec ce Mass Appeal d’une intelligence folle. En se focalisant uniquement sur la texture des sons et sur les respirations indispensables, il livre un EP tout en retenue, un objet autant massif que fragile. La surprise est grande, le résultat sans appel. On attend désormais de pied ferme le premier album de Raffertie prévu dans l’année.
par B2B
Sortie : octobre 2011
Label : Audio Gourmet Netlabel
Genre : Ambient, abstract, dark folk, field recordings
Note : 8,5/10
Cela faisait longtemps qu'à Chroniques Electroniques, nous ne vous donnions plus de nouvelle de l'ami Bartosz Dziadosz, mieux connu sous un pseudo de quatre petites lettres sèches, Pleq. Plus précisément depuis la sortie de son Our Words are Frozen (ici), qui célébrait l'éloignement progressif de sa mélancolique IDM initiale pour mieux aborder les rives fantomatiques et indécises du modern classical et de l'ambient expérimental. Nous étions fin 2010, et depuis, rien moins que cinq LP ont vu le jour, de qualité malheureusement variable, souvent enregistrés en collaboration, parmi lesquels ce miraculeux A Silent Swaying Breath, accompagné de l'anglais Harry Towell, aka Spheruleus (que vous pouvez accompagner dans son récent Voyage ici), et patron du récent netlabel Audio Gourmet.
Audio Gourmet, voila un bien beau nom pour un label aussi exigeant qu'aventureux. S'il est vrai que la créativité musicale peut bien s'envisager par analogie avec la créativité culinaire, ce Silent Swaying Breath est un mets subtil et raffiné, de ceux qui s'attardent en bouche et dont le goût évolue délicatement à mesure que la farandole des saveurs se déploie entre langue et palais. Les heureux gourmets sont donc conviés en introduction dans un petit jardin couvert, oriental, protégé des bruits de la ville, où pépient quelques moineaux, tandis qu'un duo de cithare et tabla égrène quelques notes mélancoliques. A table, un homme seul, mystérieux, recherche sur un antique enregistreur cassette une piste qui ne viendra jamais. Guitares, cithares et mandolines prolongent ce moment de calme apparent, à la recherche de chaudes et douces harmonies s'écoulant le long d'un chapelet de grelots.
Mais dès le troisième morceau, Surface Tension, cette paisible atmosphère se raidit. Ce qui n'est au départ qu'un bruit de fond se transforme progressivement en drone oppressant, alors qu'au loin résonne des roulements de toms menaçants. Where we stand nous plonge ensuite en plein feu de bois, dont les crépitements semblent nous protéger naturellement d'une meute de loups ou chiens errants alentour. Retour au jardin et ses moineaux avec Sutures, mais cette fois-ci nous fait face un étrange chœur d'hommes encapuchonnés, lugubres, aux visages dissimulés dans l'ombre. Chaque morceau déploie son propre monde, tantôt lumineux et emprunt de grâce, tantôt oppressant et perclus de mal-être. La magnifique et dernière pièce du disque, au titre poétique The Sound of the Hours semble synthétiser ces deux faces en une musique ambigüe de mélancolie solaire, jusqu'au mystérieux spoken word final à la poésie sorcière et mystique. La musique s'éteint alors lentement, mais nous y sommes toujours, captifs heureux de l'éternelle musique du silence.
Indescriptiblement riche au point de vue instrumental, ce Silent Swaying Breath est une œuvre rare, immersive, où se joue et se rejoue le mariage de la vie et de la mort, vous abandonnant à la solitude des affres. Pleq ne nous avait jamais autant ravi qu'ici depuis sa sortie de la sphère IDM, tandis que Spheruleus nous démontre une fois encore l'étendue de son talent et de sa sensibilité à fleur de peau. Laissez-vous donc envoûter, ceci est un chef-d'œuvre.
par Pingouin
Anonyme
Sortie : janvier 2012
Label : 12k
Genre : Ambient, Classical, Avant-Garde Pop
Note : 9/10
The Boats est probablement le groupe le plus accessible qui officie dans les sphères abstraites et expérimentales. Après des sorties sur des labels références comme Flau ou Home Normal, le trio emmené par Andrew Hargreaves, Craig Tatersall et Danny Norbury (le violoncelliste a rejoint le duo en 2009), signait le mois dernier leur premier album sur le légendaire label 12k, propriété d'un certain Taylor Deupree. Outre ses propres compositions, le label de Brooklyn a publié des disques de Giuseppe Ielasi, Lawrence English, Machinefabriek, Autistici ou Franck Bretschneider. Ballads Of The Research Department est annoncée comme une des oeuvres les plus passionnantes de l'année. Parlons en peu, parlons en bien.
Ballads Of The Research Department est telle une chambre à ciel ouvert, qu'il faut pénétrer après avoir enlevé ses souliers. Car autour d'elle, l'herbe fraîche est détrempée.
Les quatre ballades qu'elle contient reflètent avec brio les différentes sensations qu'évoque le sentiment amoureux. Pour ce faire, des enluminures classiques, des batteries naturelles, un piano timide et des crins majestueux sont les dignes instruments utilisés. Pour ce genre de musiques si évocatrices, comme pour les saintes écritures, la libre interprétation est laissée à celui qui en est le témoin. L'auditeur est donc ainsi placé aussi un peu en tant qu'acteur du produit fini. Un luxe à l'heure de la lente mais certaine paupérisation de la musique électronique.
Malgré sa dimension abstraite et définitivement expérimentale, la musique dégage ici une volonté de se révéler sans fards, ni artifices. Même lors de The Ballad For Failure, les voiles et les filtres posés sur la voix de l'habitué des lieux Chris Stewart, ne sauraient ôter à cet album une once de son charme sauvage. Car ceci est bien un album de musiciens, nourris au shoegaze feutré et à l'ambient cotonneux.
Sur The Ballads Of Achievement, il faudra attendre l'orée de la septième minute et l'arrivée de ces drums si étranges et à la fois si familières pour laisser naître l'intrigue, toute la nuance de l'ambivalence proposée par la suite. Je ne m'attarderais que très peu sur la beauté champêtre et voilée, visible tout au long de la superbe et riche Ballad For Failure. Pour plutôt témoigner de la magnificence immaculée de The Ballad For The Girl On The Moon, où se mêle joie, peine et appréhension, face à un amour si évident mais si inaccessible. Les charlestons métronomiques, cette foutue batterie et ces orchestrations terrassantes sont aptes à faire chialer le plus sûr de lui des guerriers courtisans. La pluie recommence à tomber, le doute et l'humilité se conjuguent pour laisser enfin place à la paix. La voix de Cuushe (Mayuko Nakagawa, croisée sur des productions Flau) s'égrainera sur un canevas plus synthétique mais tout aussi habité (The Ballad Of Indecision). La chambre de toutes les émotions est prête, dans un élan aussi surprenant que dramatique, à se refermer.
Cette année, il faudra emprunter les Ballads Of The Research Department pour entrevoir les sentiers de la béatification. Le trio et le mastering génial de Taylor Deupree, sont parvenus avec ce maelström concret de cordes, de crins, de touches et de bouts de cassettes poussiéreuses à produire l'album le plus abouti et le plus indispensable de The Boats. Beau à crever. Pour revivre encore et jusqu'à nouveau l'effleurer, et découvrir à chaque fois de nouveau trésors de beauté brute et de subtilité.
par Ed Loxapac
Sortie : Février 2012
Label : MrHappyFace
Genre : Broken Beat, Noise, Glitch, Hip-Hop/Soul expérimental
Note : 8,5/10
A l'heure où tout le monde cherche à inventer le Hip-Hop du futur, certains labels de Breakbeat semblent demeurer en dehors du temps, comme MrHappyFace
Records. Il se charge de produire sans prétention des albums modestes alternant basique et expérimental. Leur catalogue est en quasi-totalité gratuit et il est fortement conseillé d'y fouiner
sans vergogne. Son fondateur est un génie du bricolage musical aux multiples alias. Il est nommé communément Bye-Product mais il est question ici de
Cordless Soul Machine, un projet plus expérimental à base de samples hachés et défigurés. Très productif, l'américain tourne environ à un
release par mois, mais il est dommage de voir bien trop souvent ses projets brouillons et hétérogènes.
Plongeons, le temps d'une brève hypnose. Le calme et l'excitation coopèrent dans un cri orgasmique qui résonne sur quatre actes approchant chacun la dizaine de minutes. Le temps est insolent. Il
multiplie un même son, détruit ses mesures. L'enfant Hip-Hop aux deux jambes cassées est arrogant, et vit sa pleine crise d'adolescence. Le disque est cet élève de fond de classe, rempli de
haine, implorant l'amour, ou bien l'inverse, de tout de façon on n'a jamais réussi à le cerner. Les structures paraissent libres et improvisées, rêvassant dans des mélodies de draps blancs,
s'approchant des sensations de jouissance laissées par l'album de jazz Black Woman (1969) de Sonny Sharrock. Les mouvements se décomposent dans un montage saturé,
mécanisé comme un automate dans une logique technologique. L'ambiance est pesante et lourde. Elle rouille toute articulation voulant échapper à cette atmosphère. Elle colle le visage à la vitre
ou enfonce les fesses dans le canapé. Les secondes sont toutes breakées. L'unité de temps est variable. Les beats sont obèses et n'arrivent même plus à se déplacer. La musique de Cordless Soul
Machine est insociable avec le reste de ses confrères. Elle s'élève dans les chambres des démunis scolaires, et soigne leurs âmes brisées par l'absurdité de la vie. Bye-Product est un médecin
imaginaire et cynique, qui serait prêt à nous faire croire que la solitude est belle et plaisante. Le temps se scelle dans nos esprits, nous vivons mentalement dans l'utopie des souvenirs que
l'on nomme enfance.
Cette pièce en quatre actes, entre en matière avec How Could You, d'une soul agitée et décalée, servie en guise de préliminaires longs et tendres. L'entracte Fool est plus
frivole et court, tel un slow raté sur du Stevie Wonder. Gazz est la révélation, le climax adressant une merveilleuse claque sur le visage. Le morceau vous pénètre
amoureusement, révélant à vos yeux chaque particule de l'espace. Le requiem de fin We Try s'écoute sous la pluie, après avoir succombé au désir et s'être enroulé dans le cocon
tissé par l'assemblage musical. Aucune rythmique n'est présente sur ce dernier quart de l'oeuvre, qui révèle une fin contrastée laissant place à des interprétations sombres ou au contraire
lumineuses. Il est difficile d'écouter autre chose après une telle expérience, qu'elle soit positive ou négative. La plupart des auditeurs prendra sûrement du recul et délaissera ce bijou au
profit de genres plus immédiats, mais il est sûr qu'une partie plus restreinte suivra les prochaines sorties de Bye-Product l'eau à la bouche. C'est comme une première fois, l'orifice saigne et
se crispe, mais le plus douloureux est passé. Avec une meilleure connaissance de votre partenaire, l'appréciation sera croissante.
Il y a quelque chose d'attirant, de racoleur dans l'expérimentation de We're not Alright. C'est un antibiotique mais il n'est comme à l'accoutumé pas automatique. Qu'importe finalement, nous
mourrons comme tous les autres. Dopons-nous pour soigner nos malheurs. Il ne manquerait plus que nous refassions le monde, alors qu'à l'aise nous sommes dans ce cocon de voix fragmentées et
d'instruments écorchés vifs. Agence de voyage gratuite, il suffit de télécharger la destination ici.
par Pneu Rouillé
Sortie : 24 janvier 2012
Label : Futuresequence
Genre : Ambient, drone
Note : 7,5/10
Radere est un artiste originaire de Philadelphie. De son vrai nom Carl Ritger, il officie dans la sphère ambient-drone depuis une petite poignée d’années et a à son actif quelques albums. Les productions du mec sont relativement confidentielles. La sortie de I’ll Make You Quiet devrait cependant lui offrir un peu plus de visibilité. En effet, ce nouvel album sort sur le blog/label Futursequence ayant récemment vu passer les travaux de Pleq ou encore une compil’ d’Asura.
Radere produit une ambient sombre et solennelle, une musique propice à l’introspection. En y ajoutant des drones fébriles, il fragilise davantage ses compositions. I’ll Make You Quiet est un album qui se ressent avant tout.
Ce qui demeure dans l’esprit de l’auditeur c’est cette dualité permanente entre les nappes et les grésillements. Ainsi, le morceau titre de l’album semble être un combat entre la douceur de l’ambient et la déflagration métallique des drones. L’impression d’assister à un orage électromagnétique est prégnante et lorsqu’au final, ce sont les immenses nappes ambients qui remportent la victoire, on est rassuré. Il est d’ailleurs intéressant de faire un rapprochement avec la très belle pochette de l’album qui semble, elle aussi, résumer la musique de Radere. Nous voilà en haut de cette montagne, contemplant passivement une mer de nuages venant recouvrir progressivement la nature. Le danger s’immisce insidieusement car il est partout et nulle part à la fois. Vous avez à peine eu le temps de profiter du paysage que vous voilà enveloppé dans un épais brouillard. Sur ce territoire instable, vous perdez vos repères. C’est alors que Radere se fait plus sombre et déclenche l’offensive dark-ambient avec Sometimes, I Can’t Make Full Sentences… Vous avez froid mais vous demeurez imperturbable. La peur, c’est les autres. Le vent violent et continu de Good Evening, Ghosts (Version) balaie littéralement la nature. Le froid se durcit et le final se fait caverneux sur un Stay Away massif, renforcé par des bruits étranges, semblant sortir des entrailles de la terre. La lumière s’éteint définitivement. Winter is coming.
I’ll Make You Quiet est un album d’ambient-drone à l’interprétation unilatéral. Si vous tentez l’expérience (au casque et fort, cela va de soi), vous aussi vous en sortirez transi de froid mais saisi par la beauté éphémère.
par B2B
Sortie : décembre 2011
Label : Autark Netlabel
Genre : Broken beat, Ambient, Experimental, Dub
Note : 8/10
Impossible de savoir de qui se compose Konsul Gnadenwalze. Il semblerait s'agir d'un duo autrichien/allemand, répertorié quasi nulle part. Ils ont en tout cas sorti en décembre dernier un très bon et court album de 30 minutes, sur le netlabel autrichien Autark, géré par Martin Huber et Lucas Norer.
Le concept autour de Gnad En Walzae est fabuleusement obscur. Les titres des tracks n'apporteront aucun outils de compréhension, chacun représentant des tirets, de un à six underscores. Un booklet de dix pages accompagnant l'objet pourrait être davantage en mesure de guider l'auditeur vers les situations et les idées dont Gnad En Walzae se veut être la bande son. A conditions de maîtriser la langue de Goethe, des notions de science des forces et des constituants fondamentaux de l'Univers et de métaphysique. De ce traité ésotérique ressortent des questions de hiérarchie des ordres anciens et une interrogation, celle de savoir si nous gravitions autour de notre environnent ou si notre environnement gravite autour de nous. Pas besoin pour autant d'y comprendre grand chose pour apprécier les illusions sonores, volatiles et captivantes de Konsul Gnadenwalze. Le décollage s'enclenche par une dépressurisation de l'air ambiant. La première piste ( _ ) pourrait mettre en musique une ascension à bord d'une soucoupe expérimentale, n'ayant pas pour but d'aller loin, mais que stagner et de parcourir en ligne droite diverses plages atmosphériques, sorte de Pachygrapsus Marmoratus artificiel et scientifique. Concrètement, – cette interprétation étant tout à fait personnelle – la 1._ conjugue des envolées progressives trempées de dub, un irrégulier tissage rythmique et un ingrédient mystère qui rend l'écoute béate et excessivement répétée. Le duo révèle un tel talent pour le beatmaking, les agencements délicats et les injections de field-recordings que l'ensemble se fond en une émanation, comme celle d'un seul corps, liquide ou gazeux, doté de propriétés nullement dénuées d'effets psychiques. En évoluant, l'album consolide la dimension brouillée et subtilement noisy. Baigné d'un léger psychédélisme, les beats emportent l'esprit vers d'autres sphères. Les environnements qui impriment sur la rétine, aussi abstraits et attrayant soient-ils, s'avèrent parfois vertigineux ( ___ ). Après une introduction dubbée, l'ambient devient le fil rouge du mouvement. Echos et revebs ne demeurant pas en reste, Konsul fait souvent le choix de l'arythmie, ne laissant ses morceaux s'orchestrer que par la force de vagues glitchées et de drones en sable mouvant ( _____ ). Organique, puissante, chimique et parasitée, la musique du duo pourrait se voir située entre les suaves expérimentations d'un Shlohmo et le dub sous-terrain de Shackleton. Ayant pourtant beaucoup d'estime pour les deux, j'aurais tendance aujourd'hui à leur préférer ces inconnus-ci. Il suffit d'écouter la dernière piste pour se prendre une micro-apocalyspe dans la gueule, sous la forme de déflagration de breakbeat aux textures étonnamment concrètes torpillant allègrement des couches et sinuosités liquoreuses.
Hautement énigmatique, Gnad En Walzae (la "grâce du rouleau compresseur", sans le troisième «a») est de ces compositions trop ignorées qui renferment des trésors de trip drogué et extatique. En téléchargement libre (ici). Prévenus, vous aurez été.
par Manolito
Sortie : 6 Février 2012
Label : EMI
Genre : Electronica
Note : 7,5/10
Ce n’est pas le fait que Air fasse dans l’électronica-pop un poil trop naïve qui m’énerve, c’est surtout parce que depuis 2001, le groupe n’a rien sorti d’intéressant car s’enfermant dans des schémas bien trop pantouflards. Soyons réaliste, hormis Moon Safari, la B.O. de Virgin Suicides et 10000Hz Legend, le reste n’est que broutilles et pacotilles. Alors, quand les versaillais se sont vu offrir de réinterpréter la bande originale du monument de George Méliès, « Le voyage dans la lune », j’ai, de prime abord, flippé. Comment réussir à réinventer la musique d’un film vieux de plus de 100 ans ? Comment éviter tous les écueils possibles (de l’hommage plombant à la relecture diffamatoire) ? Le pari est pour ainsi dire impossible. En effet, Air ne s’attaque pas seulement au patrimoine cinématographique mais touche aussi ici au premier film faisant partie du patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.
Au lieu de me précipiter sur l’album, j’ai préféré prendre le projet par le bon bout de la lorgnette, en regardant d'abord cette fameuse version colorisée du film. Il faut bien comprendre qu’initialement, le père Méliès avait en tête son film en couleur. Ce n’est qu’après avoir retrouvé récemment les bandes colorisées et les avoir retravaillées pendant plus de 8 ans qu’on a enfin pu faire renaître dignement ce chef d’œuvre. Les 15 minutes du « Voyage dans la lune » prennent alors une dimension psychédélique indéniable et deviennent une sorte de trip surréaliste avant l’heure. Air en profite pour électriser l’ensemble, se permet des envolées à la limite de l’expérimentale. Il faut appréhender le travail des versaillais comme un tout indissociable. Et je dois bien avouer que le résultat est à la hauteur des espérances.
Mais le groupe ne s’arrête pas là puisque Le voyage dans la lune sort en version album. Même si l’album est court (une trentaine de minutes), il dure tout de même deux fois plus longtemps que le film. Etrange. Oui, d’autant plus que Air y inclue de nombreux morceaux ne figurant pas dans le film et en éjecte d’autres. Exit donc les tentatives d’abstractions et c’est bien dommage. Le voyage dans la lune devient ainsi un album « classique ». Malgré cela, le résultat est loin d’être indigne. Mieux, il s’agit sans aucun doute du meilleur album du groupe depuis 2001.
Air revient à son électronica-pop évidente, se basant sur la simplicité des mélodies et sur des instrumentations vintages (à bases de claviers 70’s notamment). Du très réussi Seven Stars avec son décollage en forme de compte à rebours, à Parade empruntant à l’univers des jeux vidéo, en passant par Moon Fever puisant son inspiration du côté du Japon, Le Voyage dans la lune surprend par son côté ouvertement électrique et contemporain. Air s’est émancipé avec intelligence du film de Méliès tout en respectant le travail du maître. L’aspect souvent aérien des compositions y jouant ainsi pour beaucoup. On fait face à une musique absolument pas nostalgique et on peut très bien écouter cet album sans une seule seconde penser à l’œuvre inaugurale. C’est là que Air réussit totalement son pari, dans sa relecture autant personnelle que général, faisant du Voyage dans la lune une B.O. autant qu'un album indépendant. Le pari était difficile, le groupe s’en sort avec les honneurs.
Il aura fallu attendre 10 ans pour qu’Air sorte enfin un nouvel album digne de ce nom. Situation paradoxale : c’est en imposant un cahier des charges au groupe que ce dernier a enfin pu retrouver son inspiration.
par B2B
Sortie : février 2012
Label : Slowcraft Records
Genre : Electro-acoustic, Ambient, Drone
Note : 8,5/10
Certains se souviennent légitimement de Where Edges Meet, salué par la critique spécialisée lors de sa sortie en 2008 sur le label lyonnais Ultimae. Le londonien multi-instrumentiste James Murray a depuis fait son chemin, affinant ses compositions électro-acoustiques et son approche très esthétique du sound design. Il crée l'année passée son propre label : Slowcraft Records. Cette indépendance ne rompt pas les liens avec la maison lyonnaise où il fit ses débuts, puisqu'il apparaîtra très bientôt sur la prochaine et très attendue compilation Greenosophy. Floods est sorti il y a quelque jours, mais hante mon esprit depuis déjà plusieurs semaines.
Floods est inondé d'une troublante lumière blanche. Il est un de ces rares albums à renvoyer à une correspondance épistolaire entre les astres et la terre ferme, dont le point culminant trouve probablement toute sa splendeur sur les merveilleux Still Waters Rise et Floods. Commes des peintures instantanées qui dévoileraient progressivement leurs finalités cachées, cet aspect mouvant et terriblement profond était déjà bien présent sur When Edges Meet. La guitare, véritable métronome acoustique de l'oeuvre, fait régulièrement sa gracile apparition pour réchauffer les plus blèmes des matins hivernaux.
Les chutes d'eau bénite de First Falls sont aussi bienfaisantes que les ondes déformées d' A Place To Stand, offrant ainsi une vraie cure thermale pour l'âme. Sur Greenlands, l'auditeur entrevoit la luxuriance statique d'un paradis champêtre idyllique. Le spectacle de la fonte des glaces sur une nature vierge de toute dégradation humaine se montre plus aboutie, plus poussée dans sa démarche expérimentale et plus mélancolique encore sur Greenlands Lament. Ceux qui auront la chance de posséder une installation sonore à la hauteur de l'album, pourront même y sentir la caresse d'une brise tiède leur parcourir le bas de la nuque. Ce sentiment troublant de sérénité, de l'union divine avec les éléments et l'environnement, et ces sensations de vertus quasiment curatives ne cesseront pas jusqu'à la fin. Même si des soupçons de présages plus sombres naîtront sur Hold Your Breath. Bien au delà de ce ressenti tout à fait personnel, la musique en tant que telle ravira les amateurs les plus pragmatiques. Entre dégradés de lumière mystique et gel hibernant, réside la main du musicien.
Nombreux furent ceux qui tentèrent ce genre d'albums seulement accompagnés du froid Ableton Live. L'humanisation du son n'est pas donné à tout le monde. Beaucoup d'appelés pour peu d'élus, pas assez de Robert Henke et de James Murray dans les complexes contrées de l'ambient. Surtout quand musique expérimentale sait se montrer si accessible. L'album connaît d'ailleurs des chiffres remarquables de ventes via bandcamp. Est-il nécessaire de plus encore le recommander, quand on sait qu'un certain Solar Fields l'a fait beaucoup mieux que nous ?
par Ed Loxapac
Sortie : Janvier 2012
Label : Autoproduit
Genre : Electronica-pop
Note : 7/10
Tropics a commencé à faire parler de lui l’an dernier avec la sortie de Parodia Flare sur Planet Mu. L’anglais Christopher Ward dévoilait, du haut de ses 22 ans, un univers emprunt de nostalgie puisant allègrement dans les ambiances synthétiques des 80’s. On aura vite fait de le rapprocher de l’électronica foutraque de Clams Casino et du folktronica sensible de Bibio. Trop vite.
Nautical Clamor n’est pas un nouvel album à proprement parlé puisqu’il s’agit du rassemblement d’anciens morceaux s’ajoutant à quelques inédits. Tropics distribue lui-même ce projet via Bandcamp (et pour le prix démocratique de 3£) et vous pouvez d’ailleurs écouter intégralement et gratuitement l’album (ici) avant de sortir votre portefeuille.
Nautical Clamor est une ode au Endless Summer. Et oui, il s’agit ni plus ni moins que d’un disque respirant le bonheur. Sur le papier, ça peut faire flipper car on se dit que l’on va encore tomber dans un trip sirupeux et niais mais ôtez vous immédiatement la référence à Bibio et gardez en tête uniquement le parallèle nostalgique. Tropics fait dans l’électronica-pop vaporeuse (pour ne pas dire dans la chill-wave, mais c’est un gros mot), vous faisant fantasmer un coucher de soleil éternel. Sa musique est chargée d’échos, les sons sont souvent pourris et les morceaux restent relativement simples dans leurs constructions, cependant, ils possèdent ce côté envahissant implacable, vous obligeant à rester attentif.
Ce qui marque le plus, c’est cette mélancolie permanente. Nautical Clamor a beau transpirer d’optimisme, il n’en demeure pas moins désabusé. Tropics ne serait-il pas un dépressif refoulé ?
Les 10 titres coulent tranquillement entre vos oreilles. L’optique ouvertement rétro de Sophomore n’en finit plus de vous prendre aux tripes avec sa construction progressive, tout comme il est difficile de ne pas succomber à l’escapade aérienne de Small Charm avec son enrobage techno mis en sourdine. Mais même si l’album jouit surtout de morceaux acceptables, il demeure aussi parasité par des titres hésitant entre le cliché, la dream-pop de It Goes On Without You avec son lot de reverbs et sa foutue guitare éthérée, et le mièvre, la sucrerie crétine de Patrica Glow.
Il faut prendre Nautical Clamor uniquement par les sentiments pour espérer y trouver son compte. Tropics poursuit son travail sur la nostalgie et offre ici une bande son taillée pour un film indé’ ricain en compétition à Sundance. Qui a dit que c’était formaté ? Sans doute, mais le voyage est loin d’être désagréable.
par B2B
Sortie : janvier 2012
Label : Section 27
Genre : IDM, Ambient et complexitude évocatrice
Note : 8,5/10
Les informations ne pleuvent pas sur celui qui se dénomme Reed Refucher. On sait que l'Ukrainien a 18 ans, des boucles blondes, et on s'en contentera. Mais on ne s'en serait pas douté au regard de la maturité qui s'exhale de Tone, son premier album, qu'il lâche sur le netlabel écossais Section 27 à qui l'on doit des productions de Mitoma (Atered:Carbon), Syndrôm ou Synthetic Violence.
Cet album est d'une qualité saisissante. IDM finement sculptée, nappes d'ambient et arabesques émotionnelles, sur le papier, rien de foncièrement atypique. Reed Refucher parvient pourtant à façonner une oeuvre alambiquée, bifurquant sans cesse vers des recoins que l'on ne soupçonnait pas. Ne cédant à nulle facilité, Tone enchaîne les afflux contradictoires, crachant des humeurs noires et une tension retenue ou délivrant des trésors de douceurs. Si la dominante est downtempo, le gus durcit parfois le ton, accordant aux rythmique des résonances rugueuses, perçant le crâne à la manière d'inamovibles spirales. Il y a en cela, un petit quelque chose de Stendeck chez ce garçon, quelque part derrière la dimension répétitive et galopante des beats - le tout en bien, bien moins abrasif, bien sûr. D'influences, Tone en est bourré. Celles-ci allant du post-rock (on pense par fois à Dextro) à l'IDM old-school en passant très probablement par l'indus. Le plus marquant dans ce disque reste le parcours émotif qu'il vous fait traverser. S'endormir accidentellement, dans une endroit où ce n'est pas sensé être le cas, avec Tone dans les oreilles vous fera vous réveiller infiniment déboussolé. Les pièces, les gens ne sont plus les mêmes. Il s'est passé quelque chose d'à la fois bienfaisant et confus, de perturbant et d'étrangement agréable.
Dive en est la pièce maîtresse. Electronica ascensionnelle sur la première moité, le morceau explose à l'instant où le beat se transforme en une houle dévorante, mue par de puissantes pulsations organiques. Bien plus ambient, des pièces telles que Build New Worlds ou Deep font sombrer dans des limbes blanches et veloutées. Si parfois ce genre d'électronique peut s'avérer platement douceâtre, il n'en est rien chez le sieur Refucher. L'étendu suggestive des sound-scapes est insondable. A contrario (pas tant que ça en fait), sur Depression et Inside Me, l'Ukrainien explore les versants plus frénétiques de son art, tantôt de façon lumineuse, tantôt en usant de méthodes farouches et nerveuses. Chaque facette demeure une réussite.
Tone est un grand album, qui ne saurait souffrir d'accrocs malvenus. On ne vous refera pas un speech sur la définitive fertilité des scènes de l'Europe côté Est. Un argument par a+b est simplement venu s'ajouter à la démonstration. Section 27 livre ce petit bijou en téléchargement libre (ici). C'est tout.
par Manolito
Sortie : 16 Janvier 2012
Label : Vlek Records
Genre : Electronica lo-fi
Note : 7/10
Ssaliva est un belge discret. De son vrai nom François Boulanger, il passe son temps à nous glorifier le passé via des comptines
électronica lo-fi pour le moins désuètes. Le résultat est profondément atypique. L’an dernier, le label Leaving Records (très en vu depuis l’éclosion de Julia
Holter) sortait Thought Has Wings (chronique ici), album vendu uniquement en
format cassette et parenthèse lo-fi puisant son essence dans la scène électro-psyché de Los Angeles. Ce premier exercice ressemblait à un enchaînement de vignettes vintage attachantes. S’en est
suivi une collection de morceaux encore plus épurés sur Bandcamp. Ce coup-ci, c’est sur le micro label Vlek que Ssaliva sort son nouveau LP,
RZA.
Une fois de plus, tout est plié en moins de 25 minutes et 8 morceaux. Mais Ssaliva a vieilli et sa musique a gagné en maturité ce qu’elle a perdu en naïveté. Son électronica est désormais plus
travaillée. Mais attention, on retrouve toujours ce côté cheap constant. Ssaliva bosse sur des vieilles boites à rythmes, des machines semblant appartenir à l’ère de la VHS. Le parallèle avec la
bonne vieille cassette vidéo est évident. Sa musique possède un grain suranné, le son est pourri et l’approche demeure très organique. Il est d’ailleurs intéressant de se pencher sur l’univers
visuel entourant ses travaux puisque l’on y retrouve ce goût du montage hasardeux (clip ici).
Ssaliva semble avoir aussi quitter le soleil californien pour se diriger vers la grisaille européenne. L’ambiance générale se fait souvent lourde. Trimensional impose une tension
cinématographique maligne avec son enchevêtrement de deux mélodies et son fond aquatique. On s’y perd avec plaisir. Idem avec Night Landing, insidieux downtempo nocturne taillé pour une
virée en caisse sur un périph’ désert.
Le travail sur le son reste cependant le nerf de la guerre. Impossible d’identifier clairement la moindre sonorité puisque tout semble soudé pour former un magma inoffensif. Les strates sonores
se superposent et les mélodies se font répétitives pour aboutir à une ambiance psychédélique déstabilisante et fragile. Cette instabilité est le point fort de RZA mais aussi sa limite.
En effet, l’absence d’une véritable ossature pourra donner l’impression d’écouter un album léger… alors qu’il n’en est rien.
Agissant tel un Myolastan sur vos conduits auditifs, RZA est un album atypique. On observe, depuis 2 ans, cette étrange scène électro lo-fi psyché sans réellement savoir si l’on tient là
quelque chose de foncièrement intéressant ou s’il s’agit d’un délire de geeks branleurs. Quoi qu’il en soit, la part de nostalgie fait une fois de plus son travail et opère avec finesse sur nos
esprits. En garderons-nous une trace ?
par B2B
Sortie : décembre 2011
Label : Tympanik Audio
Genre : IDM, Post-Industriel, Dubstep
Note : 7,5/10
c.db.sn est le raccourci de Chase Dobson. Cet originaire de Denver est l'auteur d'un premier album Into The Deep, sorti sur Elseproduct. Il a depuis, rejoint le crew de Chicago spécialiste ès IDM : Tympanik Audio. … At The End Of It All, son deuxième essai, est sorti le mois dernier, en même temps et donc légèrement éclipsé par le Geosynchron d'Access To Arasaka (ici). Omission réparée.
Influencé par le shoegaze comme par l'ambient, la techno ou les musiques industrielles, Dobson a opéré un virage assez radical entre ses deux opus. Downtempo et plus linéaire, Into The Deep se forgeait principalement autour de sobres incursions technoïdes. … At The End Of It All commence d'abord par élargir et démultiplier littéralement l'espace. Où le précédent péchait par des structures un peu étriquées, celui-ci dessine des lignes de basses en forme de tentacules mouvantes et impétueuses. Si l'ensemble se montre cohérent et coule comme un fluide, l'Américain manifeste un certain attachement pour la dislocation des beats, pour le glitch qui se propage à la manière d'un frisson sur l'échine et pour les flèches fulgurantes fractionnant les rythmiques. Mais la dimension atmosphérique n'est pas en reste. … At The End est imprégné d'évocations d'un milieu spatial, vide de tout et balayé par des vents astraux. Les textures sont robotiques et la trame celle d'une potentielle lutte de pouvoir entre contrées intergalactiques. Pourront en attester les rafales criblées de Data Transmit. Non, ce que nous raconte c.db.sn n'est pas foudroyant de singularité. Mais l'homme n'est pas sans éloquence. Une indubitable puissance auréole les sinusoïdes pulsées qui parcourent l'album. Le cheminement des beats emprunte de multiples voies, prenant parfois des accents dubstep subtilement dilués. Les flottements filtrés de This Stillness Of Hours s'insèrent avec harmonie entre une voûte étoilée et des déflagrations rauques, tandis que sur le très joli titre éponyme, ces influences prennent la forme de délicate ondulations, comme portées par un cousin d'air. Lorsqu'il s'agit de toucher à l'aspect mélodique et éthéré, Dobson travaille ses sons comme du verre que l'on polit, les teinte d'une mélancolie translucide et en dégage toutes les nuances cristallines. Je nuancerais cela-dit mon emballement au regard de certains élans synthétiques, sérieusement emprunts d'un rétro-futurisme suspect. A Map Of The Human Heart aurait pourtant eu à tirer de son rythme syncopé et spongieux, mais c'était compter sans l'intervention de synthés mélancolico-flashy-paillette. Pareil sur Certain Is The Plague Of Agues, bien que le ton vintage s'avère plus vindicatif. Heureusement que des petites beautés comme A Silent Sea, dont les cyber-lacérations sont déjà parues sur la compilation Wounds Of The Earth III, Airport [Never_Land] ou Seven Days Warning, évoquant un Burial perdu entre plusieurs dimensions, assurent le change.
La faute à deux titres qui écornent le constat général, … At The End Of It All s'avère légèrement inégal. De par la pluralité des décors et la complexité des méandres traversés, le voyage en vaut pourtant le détour.
par Manolito