Sortie : avril 2012
Label : Denovali
Genre : Ambient, Jazz
Note : 9/10
Un soir d'hiver 2008, je tombais sur l'intriguant artwork du premier opus de Bersarin Quartett. Donc bien avant que Denovali ne décide de le rééditer. Le label Lidar avait déjà sorti préalablement un opus de Jasper TX. Il n'en fallut pas plus pour m'encourager à me procurer l'album le plus rapidement possible. Il y a des albums comme ça qui terrassent. Qui ne laisse aucune chance à l'auditeur. Qui le pousse à savoir absolument qui se cache derrière ce fameux Quartett. La surprise est d'autant plus grande lorsqu'on apprend que seul un homme se cache derrière ce projet : l'allemand Thomas Bücker. On savait déjà depuis longtemps qu'on peut faire des trucs magiques avec les softwares et les plug-in. Mais donner une telle couleur à l'acoustique. Rendre un ensemble aussi orchestral armé d'un simple laptop, ça non. Vous aurez d'ores et déjà compris que Bersarin Quartett a conçu un album magnifique, que les plus connus Cinematic Orchestra n'auraient même pas pu imaginer, même avec la plus grande volonté du monde. Quand Denovali annonça la sortie d'un deuxième album, je me suis immédiatement repassé Oktober et Mehr Als Alles Andere, ouverture et dénouement d'un objet musical non identifié. Un véritable chef d'oeuvre des années 2000. Les premières écoutes de II s'envisagent donc avec l'émotion d'un enfant déballant ses cadeaux, avec l'excitation unique et naïve de celui qui ne sait pas ce qu'il va trouver.
Des bourrasques stellaires de l'introduction de Niemals Zurück émergent ce glitch, ce beat, ces quelques fragments de batteries insaisissables qu'on s'était déjà pris dans la gueule il y a plus de trois ans. Cette inexplicable impression que cette musique fut conçue en dehors du monde des hommes. Puis vient la désarmante approche onirique poussée à son paroxysme, qui fait du son de Bersarin Quartett un joyau idéal pour des écoutes domestiques et solitaires. L'étiquetage ou la dénomination résonne ici encore plus vaine que d'habitude. Le jazz, comme le post-rock, ne sont ici que pour former une entité ambient propre.
Comment ne pas succomber à cet aspect si limpide et à la fois si "heavy", quand il révèle tant de romantisme feutré, d'équilibre fragile entre violence subtilement contenue et volupté candide ? Der Mond, Der Schnee und Du et Im Lichte Des Anderen sont probablement les exemple les plus parlants. Les vents et les crins semblent étouffés par les nappes mais profitent d'arrangements très particuliers, qui renforcent ce jalousé mystère autour du travail de composition de l'allemand. Cette impression d'osciller entre terre et ciel trouvera son apogée sur le merveilleux Einsam Wandeln Still Im Sternensaal, dont les crins rappellent étrangement le Sarà Per Voi de Teho Teardo. Un malin, Dieu, qui nous a ouvert l'espace sans nous donner des ailes... Voilà ce qu'on peut penser à l'écoute du vertigineux Im Glanze Der Kometen. Mais parce que le rythme est dans le temps ce que la symétrie est dans l'espace, Alles Ist Ein Wunder libère le glitch et de trop longtemps captives rythmiques. L'étrange et inquiétant Rot und Schwarz connait même une furtive échappée techno aussi filandreuse qu'étouffée.
Je n'ai pas peur qu'ici et maintenant, se dévoilent le caractère excessif de mes rêves. Voilà ce que semblent dirent les trois derniers titres, d'où s'échappent des effluves de repos d'après big bang ou des secrets de la création du monde.
Bersarin Quartett réalise le tour de force de donner une suite équilibrée et cohérente à son chef d'oeuvre éponyme. Si II impressionne dès les premières écoutes, il révélera dans le temps des contours nouveaux à chaque fois plus évocateurs en fonction du contexte d'écoute. Voici donc une musique hybride et inclassable, qui ravira les aventuriers de tout bord. Il paraît que Brücker sait aussi s'accompagner de trois compères lors des lives, de quoi fournir des rêves fous, dignes des aspects les plus stoner de Bohren und der Club Of Gore.
par Ed Loxapac
Sortie : Avril 2012
Label : Already Dead
Genre : Abstract Hip-hop, Breakbeat, Glitch, Ambient, Experimental
Note : 7,5/10
Mario Gonzales sort son second album sur le label de Chigaco, Already Dead. Le projet se nomme Ewphoria, une sorte de Noise-hop bordélique, psychédélique et érotique autour duquel tournoie notamment plusieurs artistes dont la création est nourrie par la pornographie. Il suffit de faire un tour sur leur Tumblr pour mieux comprendre leurs sources de création les soirs d'ivresses ou d’érections. L'album sort sur cassette pour les férus de bizarreries musicales mais est également disponible, à droite, à gauche, sur le net.
Les premières minutes de l'album sont les plus déroutantes. Les bruits fusent en stéréo accompagnés de rythmiques propres et simplistes. Les premières évasions mélodiques aériennes prennent place. On ressent l'utilisation des samples foutraques, déstructurés et retravaillés. Le morceau d'ouverture se veut peu concluant mais l'intérêt s’amplifie à l'écoute de B a Lie, qui traîne un Breakbeat plus euphorisant. Ewphoria n'hésite pas à marier un hippie et une sataniste pour donner un nouveau-né coincé dans l'éternel dilemme manichéen d'amour et de haine. Il y a des passages contemplatifs, d'autre plus dansants. On se sent noyé dans un festival, passant d'une scène à une autre. Si Alejandro Jodorowsky et Terence Fisher avaient voulu réaliser un film ensemble, ils l'auraient baptisé Ewphoria. La véritable perle de l'album, celle qui chahute et égaye les têtes, est Weed Hoez, qui de part sa mélodie simple mais astucieuse, prend n'importe qui au défi de ne pas sympathiser.
Les morceaux se composent souvent en plusieurs parties et Sexy Digusting se revitalise sur la fin avec une mélodie enfantine et un beat rêche convaincant. Les quelques excursions vers l'électro ou le breakcore sont les moments les plus jouissifs de l'album. La deuxième partie de Queen propose une alternance entre downtempo apaisant et éléctro virulent. Pray élève le BPM, son bazar glitché emmène la mélodie vers l'au-delà. Le voyage se termine sur l'Orient avec Trillwave, sonnant la fin du rituel de défloraison, où tous les spectateurs habillés en punjabis indiens, rentrent chez eux le sourire aux lèvres.
Ewphoria est une expérience racoleuse, un souk vendant diverses épices musicales, rafistolant plusieurs genres les uns aux autres, laissant une drôle de saveur en bouche. Il n'y a pas besoin de substances particulières pour apprécier un tel psychédélisme, approchant le délire spirituel d'un dévot confronté à l'érotisme barbare. C'est un peu le mythe du bon sauvage retranscrit par l'audio, l'ingénu face à l'outil éléctronique. La faible durée de l'album fait d'Ewphoria une œuvre dont on peut largement se dispenser, mais il est vivement recommandé d'aller jeter un coup d’œil aux productions cocasses de l'artiste.
par Pneu Rouillé
Sortie : 24 Avril 2012
Label : Fauxpas Musik
Genre : Downtempo, ambient-dubstep
Note : 7,5/10
Celestial Light Beings débute par un déluge, une avalanche sonore. Sirènes, trains, vrombissements. C’est toute une ville que vous ingurgitez d’une seule bouchée. Mais immédiatement, ce trop-plein se stoppe de lui-même pour laisser place à un piano, suivi d’une nappe ambient et d’une rythmique downtempo. L’échappatoire est immédiate, vous prenez place dans l’univers de Desolate.
Le berlinois a beau nous ressortir exactement les mêmes ficelles que sur son précédent opus, The Invisible Insurrection (chroniquée ici), on accepte le voyage avec un bonheur empli de doutes. Car la musique de l’Allemand Sven Weisemann s’adresse avant tout aux solitaires, à ceux qui trouvent le repos la nuit, lorsque la ville s’endort, que le niveau sonore baisse progressivement pour laisser place à un fin magma insondable.
Celestial Light Beings n’a de dubstep que l’enrobage. Parlons plutôt de downtempo méditatif, d’ambient nocturne. Le potentiel cinématographique d’une telle œuvre est indéniable. Il faut dire que Desolate abuse à bon escient de cordes déchirantes et d’un piano évocateur. Les nappes entourant l’ensemble ne sont plus qu’un écrin accueillant les instrumentations acoustiques. Une fois de plus, le parallèle avec Burial s’impose, notamment dans la manière d’utiliser les voix fantomatiques et traînantes et surtout dans cette façon d’imposer par la douceur une rythmique puisant sa force dans des sonorités veloutées.
Les 10 morceaux ne font pas que traverser vos oreilles, ils transpercent aussi votre cœur, vous laissant parfois aux bords des larmes comme sur le sublime Desolation d’une simplicité désarmante. Desolate passe son temps à nous envouter, à provoquer nos songes. Ses compositions demeurent énigmatiques car se basant sur des sonorités surgissant de n’importe où pour mieux disparaître la seconde suivante. On vit une sorte de rêve éveillée et l’on s’y love avec plaisir, les yeux fermés.
Et quand je vous affirme que Celestial Light Beings est un album urbain, soyez en certain tant le travail sur la texture sonore donne l’impression de déambuler dans un dédale de ruelles sombres. Mais là où la musique de Desolate flirte avec la prouesse c’est dans son paradoxe, dans sa façon de transformer l’instabilité en sérénité.
Un souffle continu vous caresse inlassablement la nuque comme pour mieux vous forcer à poursuivre vos pérégrinations. La mélancolie s’immisce lentement en vous pour ne plus vous lâchez. Vous n’êtes plus, vous vivez. Et lorsque que s’achève votre errance, vous n’avez plus qu’une chose à faire, recommencez inlassablement l’expérience en espérant que le soleil ne se lèvera plus jamais.
par B2B
Sortie : 16 Avril 2012
Label : Delsin Records
Genre : Techno, dub-techno, deep-techno, ambient-techno
Note : 7,5/10
Claro Intelecto est un producteur mancunien reconnu depuis quelques années. Le bonhomme a pris du poids avec la sortie de Metanarrative en 2008. Pour être sincère, je dois reconnaître que cet album ne m’a jamais transcendé. En effet, malgré tout son savoir-faire en matière de dub-techno enveloppante, Claro Intelecto ne m’a jamais paru être un créateur hors-pair. Il n’empêche, Metanarrative possède pourtant un étrange pouvoir. C’est typiquement le genre d’album que j’aime réécouter à l’occasion, passivement mais non sans plaisir. Cela voudrait-il dire que Claro Intelecto insuffle avec malice un supplément d’âme dans ses productions ? En effet, l’attachement à ses morceaux se révèle sur la durée.
Depuis son dernier album, Mark Stewart, de son vrai nom, s’est fait relativement discret, sortant un tout petit nombre de maxis. Reform Club est donc une surprise, d’autant plus qu’il a décidé de lâcher l’entreprise Modern Love pour se diriger vers Delsin Records, label hautement qualitatif et pourvoyeur de talents incontestables de la scène techno actuelle (de Peter Van Hoesen à Delta Funktionen en passant par Conforce).
Reform Club permet de retrouver la dub-techno de Claro Intelecto mais dans un format s’adaptant au contexte actuel. Il serait d’ailleurs plus judicieux de parler de deep-techno. Ce nouvel LP n’a rien en soi d’extraordinaire mais il possède pourtant ce je-ne-sais-quoi qui le rend profondément attachant. D’une exemplaire sobriété, les 9 morceaux déroulent avec grâce leurs pouvoirs. Ce qui frappe tout du long, c’est cette mélancolie permanente. Reform Club est un album triste, qui s’écoute et se vit avec le cœur. Alors certes, la rythmique binaire vous invitera à la danse, mais celle-ci sera lascive et pensive. Point d’explosion, juste une résignation absolue.
De l’enveloppant et insidieux Blind Side, au résolument old-school Control (s’amusant avec la base rythmique du Pump Of The Volume de M.A.R.R.S.), en passant par l’ambient-techno alanguie de Night Of The Maniac, tout est propice à l’abandon. La basse est douce, les sons cotonneux. Rien ne viendra troubler vos songes. Vous n’avez plus qu’à vous laisser aller. Mais c’est lorsqu’il supprime le beat techno pour se concentrer sur une pulsation cardiaque que l’anglais se révèle être le plus captivant. Still Here devient alors une échappée nocturne déchirante.
A défaut d'être transcendant, Reform Club est un album de deep-techno attachant et sincère, totalement adapté à notre époque tant sa mélancolie troublante arrive à trouver échos dans nos corps. Pour cela, laissez du temps à cet album pour trouver la place qu’il mérite.
par B2B
Sortie : mars 2012
Label : Ad Noiseam
Genre : Indus, Pulverised Beats
Note : 8/10
On sait très peu de choses à propos du letton Oyaarss, si ce n'est qu'il a collaboré avec Cloaks, Amenra et qu'il a remixé des pièces plus classiques de son compatriote Peteris Vasks ou du polonais Zbigniew Preisner. Le label berlinois Ad Noiseam, qui refuse la sectorisation mais perpétue un certain sillon viril dubstep, lui donne l'occasion d'accéder à une toute autre visibilité que celle qu'il avait pu s'offrir au moment de son premier effort : Smaida Greizi Nakamiba. Bads est sorti le mois dernier. Il fallait bien quelques semaines pour correctement le digérer.
Outre la profonde musicalité de la langue lettone, Oyaarss propose sur Bads une véritable démonstration de torture infligée au beat. Les lacérations qu'il crée sur ses mélodies arides ont l'intelligence et la sauvagerie de tourner leur lame dans les chaires pour maintenir ouvertes les plaies. L'ajout de jus de citron en compresse ne s'imposait pas forcément, mais pourquoi faire les choses à moitié ? Oyaarss tire son vinaigre saumâtre des raisins de sa propre colère. Les parfums d'infusions de bêtes claquées et l'ambiance délétère transpose l'auditeur en territoire hostile, véritable doom-like où il est possible de défourailler à souhait sur des gargouilles vérolées. Qu'Ad Noiseam dorme tranquille, Anders Behring Breivik ne s'est pas inspiré de Bads pour mener sa purge anti-bolchévique à Utoya-les-bains.
Voilà longtemps qu'on n'avait pas entendu dans ces sphères, un truc aussi gratuitement violent et puissant. Nul doute que le petit Oyaarss fut nourri dès sa plus tendre enfance de metal hurlant et dissonant. Pas le temps de se reposer sur un héritage 4/4 suranné, il puise sa vélocité dans les mécanismes concassés du breakcore et du dubstep. Tout cela n'est pas très subtil, c'est très bien parce que c'est pas du tout le but. Oyaarss guérit les céphalées à coup de parpaings, de fractures et de désorientation rythmique.
Le beat, objet de toute les délectations électroniques, se recroqueville ici dans des postures foetales pour retarder sa chute certaine dans les flammes de la purification, sacrifié sur l'autel de la distorsion. Ce n'est pas un album, c'est une boucherie. L'élément abstrait parviendra fièrement à retenir ses ultimes couinements jusqu'aux assauts sans pitié de Malduguns. Si ce titre écrase littéralement et en toute logique l'ensemble homogène, c'est sans doute parce qu'il fallait bien trouver un germe de soja liant le steack haché au couteau, un point d'orgue dans l'anarchie. Bien sûr tous les autres titres profitent à moindre échéance de ce climat décharné, citons donc Dimba et sa plainte haletante conclue en noise libérée, ou les cauchemardesques 15 pilieni paties ïbas, Rigas ielas blüzs ou Un saule aus is dienvidos. La dernière minute de la fermeture sur Ziemeli révélera même des allures de paix après l'apocalypse. On en sort aussi éreinté que conquis.
Un truc pareil pourrait prendre une dimension supplémentaire en live. Pas sûr que le mec s'y risque, même si le Maschinenfest pourrait en être l'idéale occasion. Boucherie grossière plus que recommandée.
par Ed Loxapac
Sortie : Mars 2012
Label : Thin Consolation
Genre : Abstract Hip-hop, IDM, Minimal, Expérimental
Note : 8/10
A priori, nous avons affaire à un énième artiste autiste avec un pseudonyme imprononçable, qui a eu le bon goût d'avoir choisi la musique électronique expérimentale comme centre d'intérêt principal. LBNHRX a la trentaine et son second degré a l'air de tout déboîter. L'artiste réside en Belgique, accompagné du label auquel il est affilié : Thin Consolation qui nous propose sa dix-neuvième release avec Tales From The Moustache. Pour son premier album, le belge nous propose de vivre dans un univers poilu, avec comme pierre angulaire la problématique de la perte de cheveux et ses réflexions métaphysiques sur la calvitie. L'ambiance mystérieuse est orchestrée par une musique nonchalante chaperonnée par une tension absurde, rappelant parfois celle de Nicolas Jaar avec néanmoins un aspect expérimental plus développé.
L'album est enveloppé entre Awakening Razor et Fu Manchu's Thunder, deux morceaux expérimentaux. L'un entame, l'autre achève cette histoire de cheveux. Le premier narre l’avènement du régime de la terreur. Le rasoir se prépare à trancher accompagné de tintements dissolus dans le temps. Le morceau d'introduction est une prélude à Red Sink dont le nom est porteur de plusieurs interprétations. Le beat de ce dernier est résolument Hip-hop et la mélodie laisse place au suspens, à ce corps se vidant goutte à goutte de son sang qui tournoie ensuite dans la spirale aquatique du lavabo. Entre les deux tracks, il y a une véritable suite dramatique, un schéma narratif et musical. On retrouve ainsi des sons de Awakening Razor dans Red Sink. Le premier morceau prépare l'emboîtement des sons dans le deuxième, technique classique mais redoutable quand elle est bien amenée. Le souffle cherche d'abord un rythme régulier avant que s'ensuive le combo classique kick-snare. Le beat glitché ne paraît jamais fixe et synchronisé, il se décale et varie énormément. Cette première partie est fort intéressante et ancre le style de l'artiste, bien qu'elle précède un morceau d'un niveau encore supérieur.
Cut it/Or not est une bombe s'émancipant de la techno minimale à une teinte mélodique plus IDM, avec une envolée émotionnelle en guise de final. Les rythmiques sont sèches et ne tombent jamais réellement sur les temps. Les mélodies paraissent distordues avec des sonorités peu classieuses voir anormales. Le rendu est tout de même monstrueux, bel et bien enivrant, laissant place aux rêveries absurdes décalées qui contrastent la noirceur de l'album. Le jour de tondeuse s'est écourté et les poux fêtent cette chance à trois minutes de la fin du morceau. Chicken Wear Moustache Too est plus lugubre dans son atmosphère, commençant sur une longue mise en tension comme LBNHRX à l'air d'adorer. Les rythmiques alternent encore galop et marche dans le jeu d'irrégularité qui chemine toute l’œuvre. Happy Skin est un morceau plus dansant à la mélodie sournoise. La construction est bien ficelée, intriguant d'abord avec ses sonorités IDM-Dub, et mutant progressivement vers une simplicité rythmique Techno.
Dernier tableau, le diptyque composé de Fu Manchu's Fall et Fu Manchu's Thunder. Le premier morceau possède une rythmique cyclique qui s'enrichit progressivement jusqu'à abonder de bruits désordonnés et nihilistes. Ce nihilisme est ensuite constamment présent dans la dernière piste, Fu Manchu's Thunder, qui expérimente avec du bruit et une rythmique minimaliste sur 10 minutes. Le délire irréel se termine. Il est difficile d'apprécier une telle fin aux premiers abords et pourtant je trouve qu'elle est toute à fait en adéquation avec les autres propositions du musicien. Les timbres utilisés dans l'album sont les mêmes pour tous les morceaux. Il recycle et combine les mêmes outils dans des compositions différentes. Il nous livre alors 50 minutes parfaitement homogènes dans le contenu, qui peuvent cependant lasser rapidement par son système de progression un tantinet répétitif. Tales From The Moustache est une œuvre originale aussi bien sur la forme que le fond, prenant toutes les libertés qu'elle désire pour s'amuser et mélanger différents genres avec habilité.
Je me rends compte que je n'ai pas de point de comparaison assez juste avec la musique du belge, unique et osée, qui révèle un attachement particulier pour la progressivité et les ruptures. Comme un grand enfant, l'artiste crée un univers à partir de rien, et invite tout prétendant à venir jouer avec lui dans la cour de récré. Il est maintenant possible de revivre l'enfance d'un serial killer, de comprendre ses névroses, l'origine du mal, l'époque où ses camarades se moquaient de sa coupe de cheveux. Sa haine provient de cette discrimination capillaire. Voici le thriller psychologique qui remonte à la source du problème.
Il ne faut pas se le cacher, l'histoire de l'album qu'il est possible d'interpréter n'est qu'un prétexte infime devant l’ingéniosité de la musique bricolée de LBNHRX. Incolore, l'album n'est pas une pleine gorgée de sensations instantanées, son raffinement a plus lieu dans notre imaginaire. Il faut alors faire abstraction des modes capillaires, savoir s’examiner de la moustache jusqu'au pubis sans ressentir la moindre répugnance. Un conte musical assez fou, qui contient son lot d'hochements de tête pour les amoureux des beats abstract. Encore un album gratuit. Téléchargez la bête ici.
par Pneu Rouillé
Sortie : 2 Avril 2012
Label : Traum
Genre : Techno
Note : 7,5/10
Max Cooper est une valeur montante de la sphère techno. Depuis 3 ans, l’anglais nous abreuve de morceaux trancey de plus en plus maitrisés. Pour le moment, le bougre n’a pas encore sorti d’album mais étant donné son côté prolifique, je miserai bien une pièce sur un LP très prochainement. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est son dernier EP, Egomodal. Un format court de 60 minutes c’est du rarement vu, surtout à l’époque où de nombreux albums peinent à dépasser la demi-heure. Max Cooper reste fidèle à Traum Schallplatten depuis quelques sorties et il a bien raison étant donné la qualité du label abritant notamment Dominik Eulberg, Fairmont ou encore Minilogue.
La techno de Max Cooper possède une identité singulière, à la croisée des chemins entre les productions trancey de Nathan Fake et la douce noirceur de Pantha Du Prince. Autrement dit, vous n’êtes jamais pris au dépourvu, tout est uniquement question de volupté. Pour aboutir à une telle sérénité, Max Cooper s’appuie principalement sur une nature omniprésente. Ainsi, le superbe Autumn Haze se mue en ondée tropicale luxuriante. S’appuyant sur une multitude de petites notes incessantes, il faut attendre sa montée infinie pour apercevoir le soleil. On retrouve cette même approche climatique sur un Raw orageux avec sa masse vrombissante et tremblante (mention spéciale pour le remix tout en tension de Marc Romboy). Et quand il ne convoque pas Zeus, Max Cooper s’en remet à Poséidon. Micron devient alors une enveloppante odyssée sous-marine, portée par le chant des baleines. A mesure que vous vous enfoncez dans les abysses, le morceau déploie son pouvoir d’attraction.
A côté de ces escapades bucoliques, figure l’étrange Simplexity, permettant de découvrir une nouvelle facette de l’anglais. Se composant d’un collage énigmatique au premier abord, le morceau prend sens progressivement avant de complètement vous anesthésier (là encore, mention spéciale pour le remix stellaire et implacable de Rone).
Vous aurez donc compris que Max Cooper est un amoureux de la nature et que son Egomodal EP s’adresse aux hippies venus danser pieds nus sur la plage. L’anglais n’en finit plus d’affirmer son potentiel, il ne lui reste plus qu’à convaincre définitivement avec un long format.
par B2B
Sortie : février 2012
Label : Ultimae
Genre : Ambient, Psy-chill
Note : 8/10
Les habitués de nos lignes n'ont pas besoin qu'on leur rappelle tout le bien qu'on pense de la maison lyonnaise Ultimae. Calme en ce premier semestre, le label lyonnais n'a rien sorti depuis l'impressionnant album Until We Meet The Sky de Solar Fields (ici). La sortie d'un album uptempo du même suédois est annoncée pour fin avril. Pour patienter, concentrons nous sur cette récente compilation : Greenosophy. Comme à chaque fois pour ce genre de réalisations, les gens d'Ultimae laisse carte blanche à un proche pour concocter une compilation. On se souvient de l' audio-poetry de Nova pour Imaginary Friends (ici) ou du grec Fishimself pour l'épopée grecque Ambrosia (ici). C'est cette fois-ci le dj suisse Cyril Miserez (aka Mizoo) qui s'y colle. Parmi les invités on compte le français Cell, l'américain Liquid Stranger, le britannique James Murray, le grec Miktek et bien sûr le suédois Solar Fields. Rien que ça...
On ne reviendra pas sur la faculté des artistes Ultimae à transposer l'auditeur vers des pays de songes profonds et vierges de toute présence humaine. L'injection est prête dès l'Initial introduction, batifolons d'ores et déjà comme des papillons, épris de conquête d'imaginaires nations.
Le crescendo planté ici est implacable, les profonds et fourmillants titres ambient de Liquid Stranger et Rildrim préparent le terrain pour des radiations plus incisives et plus dancefloor, proches de ce qu'on connait des dj sets de chez Ultimae. Les basses ronflantes et félines du Emerge de Sesen en sont les idéales rampes de lancement. Tout comme la fresque capturée en live de Cell, Ideal Spiral, qui déploie des schémas dans la plus pure tradition Ultimae. La dimension hypnotique se fait certes plus palpable sur les titres vraiment downtempo mais l'invitation à la célébration ne sera pas en reste. Peu importe si les transitoires Nubian Sandstone et Subzero de Ajja et Tripswitch font un peu office de ventre mou.
Le renversant Cobalt 2.0 de Solar Fields attaque aussi bien la tête que les membres et se révèle comme d'excellente augure avant la sortie de son prochain album uptempo. Levons les yeux vers le ciel pour mieux guetter l'avènement d'une nouvelle ère. La fin de l'opus ne souffrira d'aucune fautes de goût. Les cordes liquéfiées de Miktek relâchent la pression et nous font regagner des rivages plus ambient et donc plus contemplatifs. Les parfums du Folding Patterns de James Murray se révèlent dans la fumée et dans une galerie de miroirs au fond d'un tabernacle éternel. Magnifique. Que dire également à propos du luxuriant Broken Dream Of A Snail du maltais Cygna, entre classico-folk-ambient de forêts fantasmées et chants fantomatiques sacrées. Il perpétuera le songe jusqu'à la nouvelle sortie avec une douceur maternelle.
Il faudra cette année encore compter sur Ultimae pour transmettre rêve éveillé et transe mentale. Greenosophy ravira les inconditionnels du label et révélera même des contours plus dancefloor qu'on ne croise que peu souvent sur leurs productions. Encore un coup de maître pour la maison lyonnaise.
par Ed Loxapac
Sortie : février 2012
Label : 12k
Genre : Drone, Electro-acoustique, Ambient
Note : 8/10
Les deux Steve, Peters et Roden, sont loin d'être des débutants. Leurs collaborations, ainsi que leurs propres réalisations respectives sont presque inchiffrables. Féru de fields recordings et d'improvisations électro-acoustiques, le quinquagénaire Steve Peters est un membre à part entière du Seattle Phonographers Union. Steve Roden est plus jeune mais un nombre impressionnant de releases est également à mettre à son crédit. Peintre et sculpteur, ses talents de musicien sont le plus souvent au service d'installations plus poussées. Leur rencontre et leur ralliement pour l'occasion au 12k de Taylor Deupree relève de tout sauf du hasard. Not A Leaf Remains As It Was est le fruit de leur enfermement dans un studio de Seattle. Le but était de faire un album, le "comment" et le "avec quoi" ont été décidé sur place, pour notre plus grand plaisir.
Leur collaboration avec la chanteuse Anna Homler datait de 1995. Déjà à l'époque, ils s'étaient dit qu'il serait de bon ton de créer à deux un album avec des parties vocales importantes. Qui devait chanter demeurait la question.
Armés d'un bouquin de poèmes japonais (jisei) qui leur parlait, ils avaient maintenant une base de travail. Le japonais étant une langue qui ne s'improvise que très difficilement, ils allaient devoir se contenter de la phonétique. C'est donc bien des phonèmes nippons qui s'égrainent tout au long de Not A Leaf Remains As It Was, et non pas un dialecte elfique imaginaire.
La musique des deux Steve trouve toute sa profondeur dans ses propres silences. On s'accroche à la moindre réverbération du son, au moindre echo comme à un rameau de bois sauvage pour ne pas basculer dans l'opacité. Rarement le drone n'avait su se parer d'autant de rayons et de souffles si réchauffants. La fresque Winds Through Bleak Timber, aussi riche que minimaliste finalement, en est le parfait exemple illustré. Le "langage" utilisé, contribue forcément à amplifier l'aspect mystérieux de cette vapeur abstraite. De là à considérer ces volutes de voix comme des mantras, il n'y a qu'un pas que je ne franchirais pas. Même si sur Fade Away Within, une dimension monastique est certaine. Les chaînes d'un être en quête de rédemption semblent se traîner.
Il y a tout au long de l'album des apparitions d'objets étranges, du quotidien ou plus ou moins placés intentionnellement sur le sol du studio, qui serviront d'éléments perturbateurs à ces fables sacrées. Frottements de cordes, roulis de conques marines, verres et cristal, carillons. De l'enchevêtrement de saturations parviennent des souffles murmurés rassurants (Water Veins) en ce purgatoire plus paisible qu'un mausolée. Seul Two Or Three Fireflies viendra apporter des notes de pianos infinies et inquiètes ainsi que des sonorités plus inquisitrices à cet ensemble lumineux.
Touché par une grâce et un halo certain, Not A Leaf Remains As It Was fera le bonheur de ceux qui cherchent la paix de l'esprit et de l'âme. La musique expérimentale quand elle sait se montrer accessible et dépouillée, peut renfermer d'iconoclastes trouvailles qui mènent droit au chemin de la volupté. 35 minutes plus que recommandées pour ceux et celles qui souhaitent se noyer dans la lumière d'un drone enchanteur.
par Ed Loxapac
Sortie : Avril 2012
Label : Self-release
Genre : Electro, Pop, Classifiable ?
Note : 8/10
Raoul Sinier est un compositeur hors-pair et artiste accompli dans tous les domaines. Même après avoir arrêté de sampler, il crée toujours à partir d'oeuvres déjà existantes. Sa dernière release est, comme le nom l'indique, un album de covers dans la lignée esthétique de Guilty Cloaks. Tout avait pourtant été détaillé sur son style dans la chronique (ici) de ce dernier chef-d'oeuvre qui s'est révélé être un des disques indispensables de l'année dernière. L'artiste en remet une couche, affichant de nouveau ses couleurs rouges et noires dans un exercice de reprise qui affiche chaque morceau dans sa nébuleuse artistique.
N'ayant pas été élevé par une culture musicale Rock, je connaissais l'origine de seulement 6 morceaux sur 11. Ce n'est pas un handicap mais l'appréciation se décuple une fois les références acquises pour pouvoir se prêter au jeu des reprises. La première claque arrive avec Jöga. C'est un acte téméraire de vouloir reprendre la voix de Björk et son morceau surpuissant, et pourtant la production du français laisse penser que le combat est à armes égales. Le souffle de la voix de Raoul est impressionant, son timbre est doux et contraste ses synthés aux arpèges diaboliques. Ce n'est que le deuxième morceau et je ne suis pas encore au bout de mes surprises. Je reste assez neutre sur les tracks dont je n'aime pas assez l'original pensant qu'il y a peut-être une limite à l'exercice, comme sur le morceau Riders on the Storms. Je n'ai jamais compris la passion planant autour de cette chanson, pourtant je suis fan des Doors. Un changement radical d'esprit a lieu sur Street Spirit (Fade Out) par rapport au morceau d'origine. Comme au théâtre, en changeant la mise en scène, on en change parfois l’interprétation. L'original berçait n'importe qui dans son sommeil avec la mélancolie de Radiohead. On retourne le morceau face verso et nous obtenons ainsi une chanson plus énergique, me faisant carrément penser aux sonorités de The Streets.
Si Metronomy a pourri votre été l'année dernière, il y a peut-être moyen de racheter votre avis sur la reprise de The Bay, bien plus pêchu que l'original, avec une vrai montée mélodique et progressive comme le fait si bien Raoul à l'accoutumée. Pour ma part, je sélectionnerai aussi le onzième et dernier morceau de l'album, The Rip de Portishead, qui est parfaitement adapté au style de Raoul Sinier. Je préfère sa version à celui du groupe anglais. Les comparaisons avec les originaux de chaque artiste respectif sont vraiment intéressantes. Nous assistons plus à une opération chirurgicale qu'une défiguration. C'est un véritable travail de maître que certains fans décortiqueront pour trouver les variantes et touches propres aux nouvelles versions que nous propose Raoul Sinier. On peut parler d'album au sens noble du terme, toutes les reprises sont dans la continuité de ses derniers travaux et elles dégagent toutes l'atmosphère toujours aussi ambiguë de l'artiste dans chacune de leurs mesures. Retoucher des artistes "Pop" avec tant de pertinence, relève forcément d'une volonté artistique déterminée, dont l'intuition créatrice est une illumination divine. Respect.
Raoul Sinier est un artiste auquel nous pouvons accorder toute notre confiance à l'avenir. Cette sortie propose des morceaux plus accessibles méritant d'être écoutés par tous, et surtout par ceux qui ont hiberné ces quelques dernières années et qui n'ont pas pu prêter un brin d'attention à un artiste qui avance depuis longtemps, doucement mais sûrement. Raoul Sinier vous sert en personne Covers sur un plateau, téléchargez gratuitement l'album ici.
par Pneu Rouillé
Sortie : mars 2012
Label : 3six Recordings
Genre : Ambient, Experimental
Note : 8,5/10
Les amateurs d'ambient auront depuis un moment rangé 36 (three-six) du côté des références contemporaines. L'anglais Dennis Huddleston est une sorte de phénomène de productivité créative et solitaire. Depuis 2009, l'homme a sorti quatre albums, trois cassettes et deux maxis en vinyles - aux artwork sublimes - sur une série à venir de sept. Le tout est publié sur son propre label 3six Recording, dédié uniquement à ses productions. Son dernier Lp en date, Memories In Widescreen (chronique ici) ne représentait pas comme nous l'avions cru l'opus final qui scellait le triptyque d'albums entamé avec Hypersona et Hollow, ses inaltérables chef-d'oeuvres. Après s'être dédié en 2012 à une collaboration avec Black Swan et une réédition de remixes de Bass Communion, c'est avec Lithea que 36 met un terme à sa belle et brumeuse trilogie.
Avec 1h12 pour 18 titres, l'oeuvre est dense. Même si comme à son habitude, Huddleston fait place à de courts interludes, qui modulent les teintes et les impulsions. Attiré semble-t-il par les couleurs primaires, 36 se plait à assortir ses séries d'albums ou de cassettes d'identités visuelles vertes, bleues et rouges. Cet écarlate et dernier volume ne déroge pas à la règle : provoquer l'immersion, totale et introspective. Il y a dans la démarche d'abandonner l'auditeur au coeur d'une mer de nuage à la fois un postulat romantique et une intention de le laisser seul face au néant. 36 a toujours eu le pouvoir de faire vaciller les certitudes rien qu'en intensifiant un drone, de vous submerger de sensations dont la puissance effraie. La mélancolie, c'est la tristesse qui danse bien – a dit quelqu'un. Lithea n'est ainsi que volutes changeants et ondes fugitives. Où Hypersona vibrait d'une sorte d'espiègle tendresse et Hollow semblait délicatement fantomatique, cet album apparaît comme le volet le plus sérieux et le plus grave. Les tintements limpides et l'opalescence des mélodies se sont doucement estompés. Le minimalisme trouble qui habite l'oeuvre de l'Anglais prend ici tout sont sens. Il ne réitère pas l'expérience dépouillée et dronatique de Memories In Widescreen pourtant sa musique a rarement usé de si peu d'éléments pour faire de tel ravages. Rien ne semble jamais dilué et en aucun cas il ne tombe dans la linéarité. Ceci grâce aux rebonds permanent que permettent l'abondance des titres et à l'infiltration de séquences radiophoniques, de bruissements divers et de choeurs spectraux. Les choeurs en question et la mélancolie qu'ils charrient perpétuent cette connexion que je ne peux m'empêcher de faire entre 36 et Burial.
Les morceaux issus de ses récents maxis, Cocoon, Saphron, Deluge et Reunion, figurent parmi les plus captivants. Tandis que One élève des ponts vers un certain Ourson, le brillant Seance use de la monotonie comme d'un substrat hypnotique, sublimant ce qui demeure l'un des seuls titres cadencé de l'album. Dans son prolongement, Dreamscape et son air diaphane échappé d'une antique boîte à musique illustre tout le sublime des intermèdes 3sixiens. Et Lithea de se refermer sur les 11 minutes d'un drone évoluant crescendo. Another World, ou le bruissement infini aux variations inconscientes mais dont les effets sont viscéraux.
36 est un artiste qui jamais ne s'éparpille et dont la direction ne saurait être improvisée. Il est impressionnant de constater la maîtrise du bonhomme, tant au plan de la production et des lignes artistiques qu'au niveau du traitement de la matière sonore. Avec son délestage de fioritures et sa force émotionnelle non atténuée, Lithea se range sans les singer aux côtés des illustres albums qui l'on précédé. Perdition préconisée.
par Manolito
Sortie : Mars 2012
Label : 100% Silk
Genre : Deep-house, house, house 90's
Note : 5,5/10
Alors que la deep-house n’en finit plus de s’imposer dans les clubs, il fallait bien commencer à voir apparaître les inévitables profiteurs. L’exemple du jour se nomme Fort Romeau. L’anglais sort son premier album solo, Kingdoms. De-ci, de-là, l’exercice est encensé, si ce n’est porté sur un piédestal. Moi, crédule comme tout, j’écoute l’album en espérant enfin tenir l’artiste qui fera exploser le mouvement à la gueule du commun des mortels. Mais non, point de messie.
Il est bon de savoir que derrière Fort Romeau se cache Mike Norris, le claviériste de La Roux, une des pires escroqueries musicales de ces dernières années. Mais bon, ce n’est pas parce que le CV de l’anglais est pourri qu’il n’est pas capable de surprendre positivement. Et en effet, Kingdoms démarre avec malice. J’avoue m’être fait rouler. En effet, les deux premiers morceaux sont absolument imparables. On se retrouve en pleine house new-yorkaise des 90’s et on transpire à grosses gouttes. L’enrobage progressif y joue pour beaucoup dans cette tentative d’immersion imposée. On est littéralement happé par la bassline démentielle. Jack Rollin’ et Kingdoms ne feront aucun prisonnier sur les dancefloors, on se contentera de contenter les morts. La prolifération de gimmicks old-school, la superposition infinie des nappes, la multiplication des sonorités : tout est agencé avec un savant calcul finissant par donner à ces titres des allures d’ogre bouffant tout l’espace sonore. Etrangement cependant, ces deux morceaux inaugurales durent à peine 5 minutes chacun alors qu’ils auraient pu s’étendre sur plus du double.
On pense alors tenir l’album par le bon bout mais l’enthousiasme tourne court. Dès Say Something, on sent poindre les limites d’un tel projet. La répétitivité s’installe puisque toutes les ficelles sont épuisées. On prend ses distances, il n’y a alors plus rien à faire si ce n’est subir. Fort Romeau semble avoir tout donné dans les premières minutes, il n’a plus rien à apporter. Pire, l’anglais devient son propre cliché. On pense alors à un autre buzz hype totalement prévisible : Blondes. On retrouve se même sens du tape-à-l’œil pour néophyte facilement impressionnable. Heureusement, l’album ne compte que six morceaux (plus deux morceaux bonus un peu plus recommandable dont un One Night volontiers plus hypnotique).
Mais je vous vois venir, bande de petits malins : « oui mais un album de deep-house c’est forcément répétitif ! ». Que nenni ! Ce n’est pas parce que le rythme reste collé sur un 125 bpm que c’est redondant. Chez Fort Romeau la répétitivité dépasse le stade du beat, elle concerne absolument tout, des nappes, aux sonorités, à l’enrobage. Et ne venez pas non plus me parler d’identité sonore puisque pour le coup, il est difficile de vraiment donner une teinte spécifique à cet album. Non, le mec se contente juste de faire dans la redite, passive et poussive.
Fort Romeau n’est pas idiot, il sait très bien comment satisfaire le public et la presse. Son album aurait pu être une sacrée révélation deep-house mais il a préféré prendre le chemin de la facilité avec un Kingdoms à l’esbroufe bien trop visible. Il en perd en sincérité et au final, Kingdoms n’est rien d’autre qu’un trompe l’œil.
par B2B
Sortie : avril 2012
Label : Sonic Pieces
Genre : Glitch, Jazz, Modern Classical, Experimental
Note : 9/10
Voilà six ans que le projet Dictaphone était en silence. Depuis Vertigo II, paru sur le désormais peu prolifique label City Centre Offices et qui succédait lui même à M=addiction. Deux albums déjà excellents, mais que bien trop peu ont écouté. Oliver Doerell est certes plus connu pour sa participation aux travaux du duo Swod (dont le dernier album Drei, fut chroniqué ici). Il est accompagné au sein de Dictaphone par Roger Döring, qui y étale ses talents de clarinettiste et de saxophoniste. Le duo est cette fois rejoint par un troisième larron, en la personne de Alex Stolze pour les parties de violons. Comme si cela ne suffisait pas à réunir un casting digne de ce nom, le mastering de l'album est assuré par le désormais reconnu Nils Frahm. C'est le discret mais solide label allemand Sonic Pieces qui est à la commande, lui qui a déjà sorti l'album Wintermusik de Nils Frahm, ainsi que des travaux de Greg Haines, Ryan Teague, Gareth Davis & Machinefabriek ou Hauschka & Hildur Guonadottir. L'élaboration de cet objet limité dans son pressage est résumée ici, pour ceux que ça intéresse.
Poems from a Rooftop tire sa signification de la révolte pacifique iranienne (Insurrection Verte), au moment où le peuple avait trop peur de la répression de la police secrète de Ahmaninejad pour se rendre manifester dans les rues. Ils avaient fait le choix de gagner les toitures des immeubles et des maisons, et de s'y réunir. Cet album est épris d'une liberté folle, et on trouvera ça et là des hommages abstraits à la révolution de la jeunesse persane, outre la dédicace dans le titre qui donne son nom à l'oeuvre. Comme lors de la poignante déclamation de Mariechen Danz sur Rattle, loin d'avoir livré son secret, pourrait y faire abstraitement allusion.
Cet album fait partie de ceux qui bouleversent, jusqu'à ébranler certaines certitudes. Celle d'avoir chercher la perfection et le salut sur l'autel de la geekerie et du laptop. D'avoir cru que l'électronique se suffisait à elle-même au 21ème siècle, et n'avait donc point besoin de s'adjoindre les services d'instruments naturels pour souligner toute sa dimension essentielle. De ne pas avoir été capable de croire le divin glitch suffisamment humble pour n'être qu'un élément au service d'un ensemble organique. D'avoir passé des années à mettre en avant seulement des albums déshumanisés qui erraient dans la même matrice déshumanisée que moi. Celle qui aurait dû être dénoncée au lieu d'être promue. Bénis soient ceux qui le savaient. Maudit soit le bouffon que je fus. Poems From A Rooftop vient donc réparer enfin des années d'errance sans doutes, une disette intellectuelle quant à ma manière d'envisager la musique électronique. Constat triste mais salvateur. Car l'essentiel est contenu dans ces neuf titres, avec autant d'humilité que de simplicité, élégance et raffinement.
Tout commence avec Conversation, où on comprend immédiatement qu'au jeu des questions-réponses, les "lamentis" du violon de Stolze auront leur mot à dire. Il y a aussi ce sentiment qu'avec deux ou trois accords de guitares et un simple ronflement de basse (ce sera encore plus vrai sur Manami), Doerell peut nous emmener très loin. Encore plus quand les vents de Döring agissent comme des onguent liants. Le glitch est déjà palpable bien que fugace, et n'intervient que rarement pour contrecarrer les plans mélodiques. Mais plutôt pour s'y absoudre et apparaître comme un condiment rythmique. C'est d'autant plus vrai sur le magnifique Maelbeek, lorsqu'il se montre métronomique en représentant de la pulsation. Les cavalcades de carillons font le reste, aidés par le piano furtif et la narration poétique de la clarinette. Les violons sont à pleurer. Que ceux qui ne parlent qu'en hardware plutôt qu'en tierce mineure et en quarte juste tournent d'ores et déjà les talons.
Manami, ou comme une réunion sur les toits de Dar es Salam pour y attendre la venue de la neige. Ce souffle perceptible apporte lumière et chaleur sur les épaules de celui qui croit en de meilleurs lendemains. On pourra toujours dire jusqu'ici que Doerell applique souvent les même schémas, comme dans Swod, pour dresser ses pièces qui confèrent aux contemplatifs mélomanes le sourire du béat repu. L'hommage au Soylent Green de Richard Fleischer viendra rompre encore une fois les certitudes, en posant tempête de sable et voile enfumé sur un tapuscrit de percussions étranges (peut-être plus digitales qu'exotiques). En plus des ingrédients réguliers (plus en retrait cette fois-ci), on y entend même un accordéon, des samples vocaux et des parasites numériques. Passionnante cohabitation. Si ils ne commettent jamais d'excès de surcharge ou de complexité, les Dictaphone savent se montrer nébuleux. Comme sur le forcément trop court morceau qui donne son nom à l'ensemble de l'oeuvre, véritable canevas de jazz libre et d'expérimentations gentiment vrillées. Avec un excédent de samples et de dérapages de pas rythmiques, A bout de souffle poursuit le même sillon plus abstrait.
Le retour des carillons et des grelots naturels, lèvent le rideau du cabaret jazzy rebelle d'où Mariechen Danz fera couler les larmes de ceux qui savent lire entre les lignes. Simplement magnifique. Les fausses pistes et les arrangements obliques reprendront leurs droits sur le curieux et surprenant Au botanique. L'étiré Nr.12 étendra ses rires et ses miaulements dans sa plainte plus teintée d'espoir que de déchirement.
Devra-t-on encore attendre six ans pour obtenir une nouvelle ration de Dictaphone. Car dans leur cohabitation du jazz, des instrumentations classiques modernes et d'un saupoudrage électronique réside une enivrante poésie humaine et charnelle. Comme dans l'alchimiste, il n'est jamais trop tard pour rechercher l'essentiel au plus près de la simplicité. Avec ce disque indispensable, Dictaphone laisse une relative poignée d'orphelins en attente d'un quatrième acte. L'ouvrage est pressé en quantité plus que limitée, tout le monde ne pourra pas prétendre à profiter de ses bienfaits. Qu'on se le dise.
par Ed loxapac
Date : Avril 2012
Label : Mote-Evolver
Genre : Techno
Note : 9/10
Une des particularités de la techno, depuis sa genèse, est son absence de message. Les institutions n’ont jamais compris comment un tel mouvement pouvait survivre aussi longtemps sans passer du côté de la revendication. La techno n’a rien à raconter, elle se contente de donner à entendre et à danser. Et d’ailleurs, cet oubli de soi n’est-il pas un message en lui-même ?
Depuis quelques années, le phénomène de refus d’une quelconque catégorisation prend de l’ampleur. Prenant racine dans la colossal salle du Berghain à Berlin, chaque weekend, une tripotée de DJ ont décidé de nier les compromis pour se focaliser uniquement sur un son nihiliste, omniscient et stoppant toute pensée. D’Ostgut Ton à Stroboscopic Artefacts, les labels sont de plus en plus nombreux à proposer une techno primaire et primitive, organique et olfactive. Shifted, fait partie de cette école de l’insoumission. L’anglais reste discret, s’effaçant derrière ses productions, histoire d’affirmer que ce qui compte, c’est le son, uniquement le son. Crossed Paths est son premier album (sortant sur le rugueux label Mote-Evolver) et si jusqu’à maintenant, vous pensiez avoir tout entendu en matière de techno, autant vous dire que l’uppercut que vous allez prendre dans la tronche va vous laisser K.O. pendant longtemps.
Il est encore temps d’aller coucher les enfants car ce qui va suivre n’est pas à mettre entre toutes les oreilles. Crossed Paths est un album de techno radical, un tourbillon démentiel. La simple écoute de l’exercice dans son intégralité risque fortement de vous laisser des séquelles. Il serait d’ailleurs plus judicieux de parler d’expérience totale et totalitaire.
Shifted puise avec intelligence dans le meilleur de la techno de ces 10 dernières années. Crossed Paths emprunte au Closer de Plastikman sa noirceur, subtilise au Fizheuer Zieheuer de Ricardo Villalobos sa science de l’écartèlement graduel des sons, vole au Dettmann de Marcel Dettmann son nihilisme berlinois et, enfin, s’approprie la dimension organique du Wordplay For Working Bees de Lucy. Quand on sait que chacun de ses albums est en soi une référence absolue, je vous laisse imaginer l’étendue des dommages collatéraux engendrée par cet ogre démoniaque.
L’ouverture, Yearning, est un escalier en colimaçon descendant dans les entrailles de la terre. Balayé par un vent violent continu, vous évoluez dans un magma sonore inhospitalier. Bienvenue dans les limbes, le voyage ne fait que commencer. Apprêtez-vous à vivre le trip techno ultime, celui qui saura vous accompagner lors de votre traversée. Le rouleau-compresseur techno est en route. Tête baissée, vous affrontez un mur de basse haut comme un building de 40 étages, chaque beat vous fait reculer de 10 mètres, mais vous persévérez car dans cette lutte, votre seul ennemi, c’est vous-même. Encerclé par une masse rampante, Bleeding Through vous grignote vicieusement la peau. Mais c’est lorsque retentissent les cloches de Leather que l’expérience atteint son apogée. Les sons se dissocient lentement, l’hypnose est absolue, l’expérience vire à l’opération chirurgicale à cerveau ouvert.
Shifted structure ses morceaux de telle sorte qu’il faille attendre 2 ou 3 minutes avant d’en saisir la pleine mesure, d’en isoler l’élément perturbateur. Les courbes sont permanentes, rien n’ai laissé à l’abandon, si ce n’est votre organisme. Et lorsque la fin approche, c’est pour mieux vous prendre en otage. More Static joue avec votre corps tel un pantin. La bassline est tellement puissante que vous vous mouvez dans l’espace sans utiliser le moindre muscle. Alors que vous entendez enfin de lointaines voix humaines, que le brouillard se dissipe, une ultime estocade vous ramène au mur d’enceintes. Le syndrome de Stockholm fait effet, vous êtes fini.
Je n’ose imaginer l’écoute de Crossed Paths dans les murs du Berghain. L’expérience doit sans doute être accompagnée d’une longue liste de mesures préventives. Shifted vient de signer l’album de techno le plus corrosif qui soit, une tuerie organique absolument sidérante de radicalité. Une telle absence de compromis ne peut que susciter l’admiration. Monumental !
par B2B
Sortie : 30 mars 2012
Label : Laybell
Genre : Abstract-electronica
Note : 7,5/10
Two Left Ears est un obscur combo français. Cette entité bicéphale, avec Mathieu Adamski (pour la partie électronique : machines et platines) et Mathieu Deprez (pour la partie instrumentale : contrebasse notamment) aux commandes, officie injustement dans l’ombre depuis une petite poignée d’années. Le précédent opus, Lazy Trace, avait déjà trouvé refuge aux creux de nos oreilles (chronique ici) et on attendait la sortie d’un nouvel album. C’est sur le mini label Laybell que sort *divAAAtion*, étrange et onirique album, oscillant avec facilité entre musique expérimentale et abstraction électronique (et disponible sur Bandcamp pour la modique somme de 5€).
*divAAAtion* concentre son pouvoir d’attraction sur à peine 30 minutes. Le duo ne s’embarrasse donc aucunement de préliminaires stériles. Dès les premiers instants, on est happé par cette atmosphère étrange, nous plaçant dans un état semi-comateux, où plus rien n’est palpable, où tout devient cotonneux et délectable. Marshamallow Lento e Largo impose par la lancinance sa rythmique alanguie. Tout en aspiration, le morceau se dérobe sous nos mains tant sa structure asymétrique empêche toute catégorisation. De lointaines voix fantomatiques viennent même nous provoquer dans nos songes.
On comprend dès lors que Two Left Ears excelle dans le travail des textures sonores. L’approche sensible de cet abstact-électronica fragile prend tout son sens lorsqu’un piano lointain vient rehausser une rythmique affranchie. *divAAAtion* peut alors déployer en toute grâce sa fragilité, sans avoir peur de fléchir en route.
Hormis une tentative de copulation manquée entre des sonorités 8-bit et une voix semblant sortir d’un énigmatique film des 60’s, JayDivas, rien n’est vraiment à jeter dans ce court périple. On retiendra le lumineux Meredith Palpite, s’appuyant sur une fine utilisation du sampling, rappelant le meilleur de Prefuse73, avant d’imposer un grésillement final accaparant tout l’espace sonore. De même, Fuori Tutto impressionne par sa dualité, confrontant avec intelligence une masse noise à de légères touches de field-recordings.
Sous sa carapace expérimentale opaque, *divAAAtion* est un album sensible et profondément humain. Two Left Ears continue ses recherches sonores aux services d’un abstract-électronica résolument poétique. Si vous avez besoin de réconfort, vous savez à quelle porte taper.
par B2B