Sortie : Mai 2011
Label : Modern Love
Genre : Dub-house mutante
Note : 7/10
Passed Me By est un trou noir aspirant toute forme de matière. Vous voilà profondément attiré par ce néant. Le point de non-retour est sèchement atteint. Vous faites alors face à un magma sonore aux pulsations cardiaques étouffantes. Cette masse volubile indéchiffrable est un soleil noir autant angoissant qu’apaisant. Car la force de la musique d’Andy Stott se trouve là, dans cette impression que tout demeure fragile, que le temps s’efface pour laisser libre cours à la propagation des basses. S’en est tout simplement fascinant.
On pense alors au dubstep claustrophobique de Shackleton, au dub chirurgical de la clique d’Echocord, aux incantations chamaniques de Demdike Stare (tiens, Andy Stott est sur le même label, Modern Love). Il faut bien avouer qu’avec de telles références, Andy Stott se devait d’assurer. Et c’est globalement le cas même si l’album se révèle trop court et sans doute trop léger. On passera aussi sur les éloges de la presse autour de cet album. Oui, Passed Me By est un "bon" album... mais ça s'arrête là (il y a eu, au bas mot, une bonne trentaine de LP plus intéressant dans un registre vaguement expérimental en 2011). On aurait aimé plus de prises de risques, d’autant qu’un tel projet est justement taillé pour d’obscures audaces.
Non, parce que 7 morceaux pour 35 minutes, c’est bien trop court pour pouvoir totalement rentrer dans le trip narcotique. C’est d’autant plus frustrant qu’il n’y a rien à jeter dans cet ensemble caverneux même si je retiens principalement la focalisation sans concessions sur la rythmique de Dark Details et l’impression d’enfoncement inexorable dans les ténèbres d’Execution. Mais si je ne devais en garder qu’un, ce serait North To South avec sa lutte incessante entre une mélodie chancelante et de violentes taillades de serpe, le tout sous un maelström sonore enveloppant.
L’anglais Andy Stott reste relativement mystérieux, ne tentant pas de livrer les clés de son œuvre, laissant ainsi l’auditeur piégé par ses interrogations. Passed Me By est une entité impalpable, un objet sonore aux contours flous. Et, bien que s’inscrivant totalement dans la mouvance vaguement angoissante de nombres de productions actuelles, on se laisse prendre au jeu de cette house dubbée hypnotique qui regarde le monde en version monochrome, supprimant toute proposition d’un avenir optimiste, tout en refusant toute posture nihiliste. Vous êtes passif mais réceptif, il est uniquement question d’errance solitaire.
par B2B
Sortie : décembre 2011
Label : Pschent
Genre : Deep-house
Note : 5/10
Masomenos c’est cette entité ostensiblement mystérieuse distillant depuis quelques années une deep-house primaire mais sympathique. Derrière ces personnages de cartoons faussement psychédéliques se cachent les français Joan Costes et Adrien Maublanc. Bon, ne soyons pas dupes, il y a un travail marketing bien formaté derrière tout cela puisque nos deux compères ont carrément pignon sur rue via une boutique dans les beaux quartiers parisiens. Perso, j’en ai strictement rien à foutre et je ne suis pas là pour vilipender telle ou telle pratique commerciale, ce qui m’intéresse uniquement c’est le dernier album en date du duo : Technocolor.
Mais pourquoi parler de cet album alors que l'on peut trouver bien mieux actuellement ? Pour la simple et bonne raison que de temps en temps, une deep-house linéaire ne peut pas faire de mal et aussi et surtout parce qu’à ce petit jeu, Masomenos ne démérite pas tant que ça. Ok, faire de la deep-house au kilomètre c’est facile mais ce n’est pas pour autant que la magie opère et là, justement, ça fonctionne plutôt pas mal (bon, je dois aussi avouer que je peux parfois être bon public).
Technocolor compile les derniers maxis du groupe qui sont sortis courant 2011. La bonne idée de cette « compilation » est d’avoir structurer le tout sous la forme d’un mix. Le résultat est imparable et vous donnera sans nul doute envie de bouger votre cul. Joan et Adrien ne sont pas nées de la dernière pluie, ils connaissent parfaitement les arcanes du métier. Si on peut les voir sur autant de festivals et de scènes, ce n’est pas pour rien. Les bougres savent comment manier une foule, comment la contrôler, comment lui donner sa petite dose d’extase. La deep-house de Technocolor est langoureuse à souhait et suffisamment futée pour vous tenir en haleine. Comme quoi, il suffit parfois de quelques ingrédients roboratifs pour maintenir la cadence.
Parce qu’il est pourtant clair que Technocolor est un album totalement calibré pour les clubs et qu’en dehors d’une écoute destinée à danser, il n’a aucun intérêt. Tout a beau bien sonner, il n’en demeure pas moins qu’on en saisit rapidement les limites techniques et la redondance. Et ce n’est pas parce qu’il y a une tripotée de featurings (Pier Bucci, dOP,…) qu’on me fera prendre des lanternes pour des vessies. Masomenos c’est de la deep-house jolie et inoffensive, ça vous passe entre les oreilles sans même que vous vous en aperceviez.
Technocolor n’a pas vocation de vous surprendre par sa classe. Masomenos poursuit seulement son chemin, le long d’une autoroute bien tracée. Il n’en demeure pas moins que parfois, un peu de prévisibilité ne peut pas faire de mal. Ce disque possède au moins l’avantage de vous faire danser pendant 1 heure sans vous prendre pour un con et ça, c’est déjà pas mal.
par B2B
Sortie : septembre 2011
Label : Noble
Genre : Deep-techno mélancolique
Note : 6,5/10
Velveljin est un duo japonais installé à Paris. Yohei Yamakado et Mana Haraguchi ont sorti un premier album, autoproduit, l’an dernier. A part ça, on ne sait pas grand-chose étant donné la relative confidentialité du projet. Quelques lives dans des galleries d’art et basta.
Nostalghia est un album de deep-techno taillé pour l’hiver. On va de suite évincer la référence explicite à Tarkovski, dont Nostalghia emprunte le nom d’un film, pour se concentrer uniquement sur la musique. Ce LP est plutôt emmerdant pour la simple et bonne raison qu’il se révèle autant attachant que superficiel. Il ne suffit pas de vouloir faire du Pantha du Prince pour nécessairement arriver à créer des comptines mélancoliques de qualités. L’enrobage de Nostalghia est un trompe l’œil. C’est beau, ça donne envie de chialer en prenant son voisin dans les bras ou de se lover sous sa couette en écoutant la pluie tomber,… Ok, ok, c’est de la deep-techno pour les danseurs solitaires et romantiques.
Mais est-ce suffisant pour marquer les esprits ? Pas vraiment. Il manque à Velveljin la science des constructions poétiques, la fragilité d’une puissance contenue, la mise en place d’orchestrations instables. Nostalghia reste trop lisse, trop propre. Les petits sons cristallins et les clochettes de Straub n’arrivent pas à provoquer l’émoi suffisant. On aurait envie que cet album puisse sublimer le présent mais il ne fait que l’effleurer, nous laissant seul, un peu couillon. Alors soit le duo voulait seulement nous offrir une porte d’entrée vers des songes spleenien et dans ce cas, c’est réussi, soit il voulait nous offrir un voyage totale et pour le coup, on reste à la porte d’embarquement. J’aurai tout de même tendance à opter pour le premier choix quand, à l’écoute de Xoanon, je me dis que non, décidément, les trips Natures & Découvertes c’est frelatés. Mais en même temps, un titre comme Nostalghia arrive à faire jaillir quelques larmes avec son final crève-cœur. Emmerdant je vous dis.
C’est donc le cul entre deux chaises que nous laisse Velveljin avec ce Nostalghia riche en promesses. Il n’en demeure pas moins que cet album saura parfaitement s’adapter à l’hiver qui débute et arrivera sans aucun doute à en émouvoir certains. Pour les autres, on va se contenter d’attendre le prochain album car on sent que Velveljin est capable de nous sortir un album de techno mélancolique digne de ce nom.
par B2B
Sortie : octobre 2011
Label : Home Normal
Genre : Sound Design, Abstract, Experimental
Note : 8,5/10
David Newman est un artiste prolifique, qui a sévi sur des labels aussi pointus et réputés que 12k et Audiobulb Records. Observateur et acteur de la scène expérimentale de Sheffield, il fut remarqué par un certain Taylor Dupree. Pas avare le David, son projet Autistici a été également relayé sur des netlabels intéressants, comme Hippocamp, Kikapu ou Ear Errant. Sa dernière réalisation porte un nom définitivement évocateur, et est publiée sur le label Home Normal.
Autistici a quelque chose d'obsessionnel dans sa manière d'envisager les sons. Il est bien plus qu'un observateur de son environnement direct. Il l'analyse en permanence pour développer ses talents de sound designer. Il serait injuste de qualifier purement sa musique d'expérimentale. Sa palette strictement mélodique est tout d'abord bien trop riche pour ça. Il a aussi une capacité à aller à l'essentiel qui rend sa musique terriblement accessible.
Amplified Presence est un peu semblable à une fontaine de jouvence. Comme si on avait filé un séquenceur à un enfant, et qu'il avait su immédiatement s'en servir. Qui n'a jamais joué à l'apprenti chimiste à l'aide d'une mallette discount en ajoutant tout ce qui lui tombait sous la main dans des tubes à essais ? Le tapis d'éveil aussi. Si je mets ma main là, ça fait ce bruit là (Bed Of Powdered Glass ou Attachment Type), et si je tire sur ce machin qui pend, ça allume une lumière vive (Vocal Chords). Il y a effectivement quelque chose ici de très ludique, et de très enfantin (plus particulièrement sur Slow Rotor Sensory Loop). David Newman n'est pourtant plus un enfant, et encore moins un apprenti.
Il n'y a qu'à se pencher sur les thèmes obliques de Religion Of Water And Air pour s'en apercevoir et constater que les collages et les cuts ne sont pas simplement l'oeuvre d'un quelconque beatmaker. L'immobilisme ? Le lascar ne connaît pas. Point ici de vulgaire répétition pour chercher une issue peu élaborée. Il sait faire muter la masse brute sonore et la parer d'enluminures synthétiques. Les cordes de Sixteenth semblent avoir été enregistrées dans le lit d'un cours d'eau. Le clapotis a quelque chose de reposant et confère une certaine béatitude. Ne parlons même pas de Towar Location et de son tempo plus binaire, agrémenté d'improvisation rythmique très jazz. Qui a dit que les sphères digitales dénaturaient le produit ? Même si l'impression de nature luxuriante est certaine à l'écoute du bien nommé Field, on regrettera peut-être l'absence d'ajouts de sources un peu moins classiques. Mais peu importe, l'émerveillement demeurera intact.
Amplified Presence est un album curieux et troublant de par sa variété. Même si il faudra un nombre d'écoutes important pour complètement adhérer à l'ensemble, il s'installera dans la durée aux abords de la platine pour à chaque fois, lui trouver des idées et des trésors supplémentaires. Une très bonne surprise, fourmillante d'ingéniosité.
par Ed Loxapac
Sortie : décembre 2011
Label : Halbsicht Records
Genre : Electronica
Note : 7,5/10
The Last Gambit ne devait être qu'une collaboration éphémère mais Michael Belletz et Danny Fischer se sont pris au jeu. Le premier, membre restant du duo Mnemonic, a réalisé cette année le très bon Rendezvous With A Green Fairy, sous le nom d'Architrav. Le second n'est autre que le boss de Halbsicht Records, qui sort un nombre restreint de disques tous les ans mais dont la qualité est rarement discutable. Après Mafiaparty, Nice You Were There en 2009, le duo remet le couvert avec Songs For People Who Like Us.
Non mais déjà qu'est-ce que ce titre ? En fait quand on voit que le groupe est du genre a intituler un morceau Worms Are Better Than Me ou I'm O.K.! You're A Homicidal Maniac!, on peut penser qu'ils sont juste pourvus d'une ferme dose de dérision. Pourtant leur musique n'a rien de ludique. D'ailleurs les créations qui sortent du four de chez Halbsicht démontrent un grain flagrant, une identité d'esprit que l'on retrouve tant sur le dernier DNN (ici), que chez Mnemonic (là) et forcément avec les derniers Gambit. A force de mélancolie délicate et de douceur dowtempo, pas une fois ne s'est passée sans que l'expérience de la chronique ne se solde par des envolées emphatiques. Mais revenons à ces fameuses Songs For People Who Like Us. Ce second essai a gagné en cohérence, en légèreté aussi peut-être, et dans le bon sens du terme. Les petites capsules mélodiques que nous délivre The Last Gambit voguent et s'épanouissent le long de rêveries vagues. L'album fait l'effet d'un tissu dans lequel on s'emmitoufle pour ne plus entendre la rumeur morne du dehors. Sans n'avoir rien de douloureux, la nostalgie ne dessert jamais son emprise. On pourrait presque voir (entendre) des vestiges de l'enfance, perdus dans les recoins de cette électronica aux textures poudreuses. Les field-recordings sont partie intégrante des constructions fragiles en apparence, qu'érigent les deux Allemands. Remous et mouvements sont impulsés par des nappes d'ambient velouté et les beats, presque des micro-rythmes, courent à la manière de tout petits organismes sur du papier. Parfois l'absence totale de rythmique semble touchée par la grâce. Le sublime Blofeld, sur la fin, ne se pare plus que des crissement de crins, s'élevant petit à petit dans d'infinis miroitements.
Songs For People Who Like Us ne marque pas à la première écoute, pas encore. En art comme dans la vie, la difficulté est d'aller au plus simple, a dit je-ne-sais-plus-quel sage individu. Il faudra donc prolonger l'immersion pour saisir toute la subtilité des manoeuvres qui se trament derrière la musique de The Last Gambit, derrière ses apparences plutôt léchées. Les amateurs de pièces méditatives et organiques pourraient y puiser de très agréables instants.
par Manolito
Sortie : novembre 2011
Label : Time Released Sound
Genre : Field Recordings, Experimental
Note : 8,5/10
L'hiver dernier, Wil Bolton nous apprenait qu'il n'était pas seulement la moitié fondatrice du label Boltfish (spécialisé dans l'electronica bien organique) où il officie d'ailleurs sous le joli nom exotique de Cheju. Son magnifique album Time Lapse (ici), paru sur la souvent excellente maison Hibernate Recordings, avait dévoilé une facette bien différente. Plus "musicienne", plus abstraite aussi, lorgnant vers le drone et les compositions électro-acoustiques. Si les productions de Boltfish ont quelque peu perdu en qualité cette année, Wil a lui poussé ses expérimentations et ses field recordings vers une qualité remarquable. Quarry Bank, dont il est aujourd'hui question, en est le parfait exemple. Il est paru il y a peu, sur le label de Colin Herrick : Time Released Sound.
Quarry Bank, bled pas si paumé des West Midlands, est un symbole. De l'industrie textile britannique, mais aussi un symbole de la révolution industrielle. En curieux, Wil a même plusieurs fois visité les lieux. On dit que le site a perdu de sa superbe depuis que la bibliothèque de l'usine a fermé et qu'un centre commercial imposant s'est installé non loin de là. C'est avec beaucoup d'affection et de nostalgie que Bolton pose sa guitare et ses machines sur cet album hommage. Un hommage historique et culturel, qui peut laisser dubitatifs les français que nous sommes, nous qui avons eu l'intelligence (ironie inside) de complètement désindustrialiser notre beau pays. Notre génération ne fut pas témoin des révolutions qu'ont connu l'Allemagne ou l'Angleterre. Mais l'oeuvre est avant tout un objet d'écoute. Enveloppons donc cette humble chronique d'un soupçon de pragmatisme.
La qualité pure des field recordings est ici remarquable. C'en est presque troublant. Les cordes, graciles et magnétiques, accompagnent les enregistrements des machines à traiter le coton. Les drones sont parfois abruptes , mais dégagent des ondes pénétrantes et vibrantes qui procurent presque des sensations régénérantes (Calico). Mais le plus intéressant réside dans le caractère mélancolique et plein d'affection des textures. Comme si les morceaux venaient dépoussiérer des photos jaunies par le temps, pour redonner vie à des instants passés. C'est sans doute aussi ça, le soundscaping. Cette magie de l'instant ou du paysage, capturée et illustrée en musique. Le titre Jacquard est littéralement à pleurer. Tout à l'air si simple, si essentiel.
On dit que le témoin du passé qui meurt est comparable à une bibliothèque qui brûle. Les anciens le savent, malheureusement mieux que nous. The Long Decline est semblable à une magnifique fresque. Celle d'un ouvrier vieillissant retiré dans sa chaumière, recouvert d'une couverture pourpre aux motifs champêtres, contemplant ce qui reste de ce qui fut son environnement. Les gouttes perlent contre sa vitre, son sourire se fait plus cynique face aux dérèglements du grand progrès. La théière a sifflé, il est désormais temps de rendre un dernier souffle et de rejoindre la pleine liberté des feuilles mortes éprises d'un dernier voyage. Le temps a passé.
Quarry Bank est une belle oeuvre courte suintant l'humilité. Elle est aussi parfaitement idéale, de par sa facilité d'accès, pour ceux qui souhaiteraient placer un premier pied vers les field recordings. Pressé à un nombre plus que confidentiel (100 exemplaires), cet album est emballé dans un packaging plus qu'attrayant. Le peu d'élus qui auront la chance de l'acquérir ne le regretteront pas. Les nouvelles trajectoires prises par Wil Bolton sont passionnantes. Qu'on se le dise.
par Ed Loxapac
Sortie : 6 décembre 2011
Label : Ghostly International / Gusstaff Records
Genre : Electronica ethérée, classique moderne
Note : 7,5/10
Le Polonais Michal Jacaszek officie depuis une petite dizaine d’années dans la musique électronique. La relative confidentialité de ses travaux demeure une injustice dans le milieu électronique tant les créations du bonhomme sont captivantes. Jacaszek est un compositeur inspiré d’une électronica-ambient puisant sa moelle dans un héritage classique. La sortie de Glimmer devrait enfin le révéler au plus grand nombre puisque le label Ghostly International a décidé de se pencher sur notre artiste en sortant son dernier album (déjà disponible sur le label Gusstaff depuis deux mois).
Jacaszek est un pointilleux, du genre à passer 40h sur une simple note afin que celle-ci apparaisse telle une révélation à l’auditeur attentif. Car oui, Glimmer est un album exigeant et réclamant une réelle implication durant son écoute. Savant mélange d’une musique instrumentale classique (tout est convoqué, des cuivres aux cordes) et d’une électronica éthérée, Glimmer est un album austère. Pourtant, l’utilisation de l’électronique n’est là que pour mieux souder l’ensemble et même tenter de plus profondément humaniser chaque morceau en le fragilisant. Derrière une note de guitare ou de piano surgit souvent une sonorité organique chancelante. L’approche très minimaliste de Jacaszek donne à l’ensemble un enrobage mélancolique indéniable.
Tout est alors question d’ambiance. Glimmer ressemble à une B.O. imaginaire d’un western désabusé. Ca sent les déserts d’Arizona au coucher du soleil. Le climat est lourd. Les vautours tournoient autour de vous. Malgré l’austérité de l’album, on y décèle en permanence une violence contenue, comme un règlement de compte fantasmé à Tucson, où votre pire ennemi sont les rafales de vent vous projetant de la poussière à la gueule. Le superbe Dare-gale n’en finit plus d’imposer sa tension avant de vous absorber littéralement avec son finish massif. De même, l’impression de vivre une fragile accalmie matinale sur Evening Strains To Be Time’s Vast, grâce aux instruments, se trouve vite rattrapée par l’arrivée d’une tempête de sable dont les sonorités électro-noise finissent par tout emporter sur leur passage. Il est d’ailleurs important de souligner l’énorme travail de Jacaszek sur les textures électroniques.
Glimmer est un mirage. En regardant l’horizon, on finit par avoir l’impression que la terre instrumentale ne fait plus qu’un avec le ciel électronique. Pris dans cette hallucination, on décide alors de marcher à la rencontre de cet impossible. Et Glimmer devient alors cet album impalpable mais profondément fascinant.
par B2B
Sortie : novembre 2011
Label : Raumklang Music
Genre : IDM, Néo-classical, Ambient
Note : 8/10
2011 fut une sacrée année pour R.Roo. Entre son album sur Abstrakt Reflections (ici), son capiteux Ache (ici) ou son projet Sound Wave Pressure (ici), s'il y a eu un artiste qui marqua ces derniers 12 mois par sa productivité et la qualité sans cesse renouvelée de ses créations, on peut sans trop de risque nommer l'Ukrainien. Quoique, niveau stakhanovisme, nul ne battra jamais Pleq, mais là n'est pas la question. C'est sur Raumklang Music que Ruga Roo délivre son troisième opus, Broken Time qui à nouveau, ressemble si peu à ses prédécesseurs.
R.Roo semble avoir fait table rase, balayant les fioritures et tout ce qui pourrait biaiser l'essentiel. A savoir ce qu'il reste après l'ouragan, un calme troublé seulement par la poussière qui retombe, qu'un souffle désormais pur fait voltiger. Andriy Symonovych puise au coeur de la dimension néo-classique de son art. Son perpétuel piano est la plume qui déroule son récit. Contemplatif, voué à l'introspection, Broken Time se fait ode au vide et aux silences tant l'espace paraît grand dernière la ténuité des beats. Broken Time, A Broken Clock, Laugh In Her Broken Eyes, les brisures, qui montrent la réalité brute des choses, sont le pivot de la narration de R.Roo. Cet album recouvre 18 bouts d'histoires craquelées, empruntes non pas de hargne funèbre, mais d'une noirceur assez belle, d'une tristesse tangible et claire. Broken Time n'est pas de ces albums passe-partout, il faut choisir son heure pour y sombrer. Si le désespoir fait suffoquer, l'embrasser est promesse de rémission. Sans être le premier à le faire, R.Roo montre que l'épuration est génératrice de force, qu'en allant au plus gracile, on va aussi au plus perçant. Sans jamais perdre sa subtilité, son IDM se trouve ici réduite à un échantillonnage impliquant le minimum d'éléments, accordant au glitch toute la place qu'il mérite. Certains intervenants modulent tout de même cette conception minimaliste, qu'ils soient issus de captures radio ou de complaintes féminines et balbutiantes (le superbe Her Movie). 16 titres et deux remixes composent Broken Time, celui, version dark allegretto, de Laugh In Her Broken Eyes par Tapage et la surprenante relecture de Her Movie par Cloud Roots, qui verse dans l'indus acre et crissant, véritable tâche d'huile en pleine étendue downtempo. Parmi les points d'orgue du tableau que compose R.Roo, quelque part entre chien et loup, se détachent l'enténébré My Rue, l'ambivalent et magnifique Fireflies, Drain Myself, We Play The Search, You Enderstand Me et sagte er, es war, als sollte die scham ihn uberlen. Une question demeure, pourquoi avoir sorti la version physique de ce splendide album dans une boîte de dvd...?
On ne peut dire que la musique de R.Roo ai gagné en maturité. Ceux qui ont poncé Into A Cloud savent que dès le début, le bonhomme avait tout d'un individu sérieux. Non, avec Broken Time, l'Ukrainien met à découvert une fibre émotionnelle neuve, magnifiquement servie par un écrin d'IDM éthérée et de compositions classiques modernes.
par Manolito
Ceci n'est pas un classement mais une sélection (par ordre alphabétique) des 20 albums orientés expérimental, ambient, dark ambient, drone, neo-classical qui nous ont accaparés en 2011.
a.d.l.r. – Foam on the Way of Space-Time... (Non Projects) --> chronique ici
Deaf Center – Owl Splinters (Type)
--> chronique ici
Empusae & Shinkiro – Organic.Aural.Ornaments (Ant-Zen) --> chronique ici
Fennesz + Sakamoto - Flumina (Commmons) -->
chronique à venir
Field Rotation - Acoustic Tales (Fluid Audio) --> chronique ici
Tim Hecker - Ravedeath, 1972 (Kranky) -->
chronique ici
Klaus Kinski - Scape Destructive Putrescent (Echomania) --> chronique ici
Kreng - Grimoire (Miasmah) --> chronique ici
Moritz von Oswald Trio - Horizontal Structures (Honest Jon's) --> chronique ici
Alva Noto & Ryiuchi Sakamoto - Summvs (Raster-Noton) -->
chronique ici
Oneohtrix Point Never - Replica (Software Rec / Mexican Summer) -->
chronique ici
Picore - Assyrian Vertigo (Jarring Effects) --> chronique ici
Pleq & Spheruleus - A Silent Swaying Breath (Audio Gourmet) --> chronique ici
Roly Porter - Aftertime (Subtext) --> chronique ici
R.roo - Ache (Someone) --> chronique ici
Shlohmo - Bad Vibes (Friends of Friends) --> chronique
ici
Solar
Fields - Until we meet the Sky (Ultimae) --> chronique ici
Spheruleus - Voyage (Hibernate) --> chronique à venir
Ricardo Villalobos & Max Loderbauer - Re:ECM (ECM) --> chronique ici
Chris Watson - El Tren Fantasma (Touch) --> chronique ici
par toute l'équipe
Sortie : décembre 2011
Label : Tympanik Audio
Genre : IDM, Cyberpunk
Note : 9/10
Est-il aujourd'hui nécessaire de rappeler à nos lecteurs qui est Robert Lioy ? Derrière son avatar digital d'Access To Arasaka, il est plus que probablement l'artiste qui a apporté l'impulsion nécessaire à ce genre batard que l'on nomme nous même IDM. Influencé par des références absolues comme Autechre ou Chris Clark, ses oeuvres cyberpunk et apocalyptiques trahissent une maîtrise technique époustouflante. Le létal Oppidan (ici) ainsi que le frénétique et inhumain Void(); (ici) avaient bâti les fondations d'un univers gouverné par les machines. Depuis Orbitus (ici), un sentiment plus émotionnel transpire de ses hyper-productions. Le Geosynchron d'aujourd'hui est librement inspiré du dernier tome de la trilogie de David Louis Edelman. De là à penser qu'ATA pose ici la pierre finale de sa propre trilogie sur Tympanik, il n'y a qu'un pas. Un petit pas pour l'homme, un immense pour la musique électronique.
Faisons table rase de ce qui a vécu. Et de ce qui est mort. Ne rouvrons donc pas la chapitre où l'homme a érigé un système qui l'a dépassé pour finalement causer sa perte.
Les lumières crues des mégalopoles se sont éteintes pour laisser poindre un soleil noir étiolé. L'anéantissement des structures organiques par les machines a laissé place à une nuit permanente, à un chaos sans nom, où les clivages raciaux et sociaux se sont effacés pour que le simple instinct de survie prédomine. Combien de morts pour une poignée d'élus ? L'espèce humaine s'est pris dans la gueule le météorite que les dinosaures n'avaient pas senti venir. Vient donc le temps de l'exode, d'une nouvelle genèse pour ce qui reste de l'humanité. Il est temps de partir à la recherche de zones franches et libres, là où un hypothétique cessez le feu avec les gargouilles cybernétiques et les nouveaux êtres hybrides est possible. Là où l'implacable machine d'annihilation ne répandrait pas ses fumées noires et ses pluies acides. Ce lieu, Sion post-moderne, est un mythe. Dans sa lente transhumance, l'humain ne semble rien avoir appris de ses erreurs du passé. Même à l'agonie, notre espèce ne s'est pas émancipée de sa perpétuelle quête de pouvoir, de sa foi en Dieu et en une hypocrite démocratie. Le dernier chapitre est planté. La fin est proche.
Bien que définitivement touchée par des textures spatiales, la musique d'Access To Arasaka illustre une certaine odyssée de l'espèce. Geosynchron n'est pas possédé par la fièvre anarchique de void(); ni par la majesté d'Oppidan. Il est pourtant son ouvrage le plus personnel, dépeignant la résistance et le refoulement de ses propres limites, la discordance individuelle et l'impuissance face à la peur. Rarement sa musique n'a rejeté tant d'écorchures. Les spectres ambient qui émergèrent sur Orbitus ont atteint leur point de transmutation. Les nappes, ces parois immatérielles, se déchirent en exhalant des ondes vrombissantes. A la manière d'un avant-propos, les premiers titres enveloppent l'esprit et collent des images devant les yeux. Les trames se dessinent, les enjeux se devinent, brumisés par des vagues nébuleuses (Ixion). Mais telle la perquisition de la lune au début d'Ubik, on voit venir trop tôt la substance perturbatrice. Talitha, ou l'hymne divin de l'innocente déchéance. Rarement ATA n'a infligé à ses sons cette pluie vorace de breakbeats, semblable à des aiguilles acides cisaillant nos connexions. Il y a par la suite comme une odeur de paix, d'accalmie factice dans les décors d'Oberon. Mais une pincée de sable, comme un battement d'ailes de papillon mutant, a pénétré les rouages. Le conflit, ambivalent, épique et déséquilibré peut reprendre ses droits.
Comme sur Metax et Oppidan, ATA épure ses lignes pour intégrer une voix, celle de Jamie Blacker sur le superbe Lysithea. Ce track n'annonce pas de transition, c'est une bouffée d'air (pas complètement pur quand même) qui sonne à la manière d'une comptine cold wave rassurante pour canaliser les peurs et les angoisses des enfants que nous fûmes. Une prière face à un avenir incertain mais nécessaire. Alcyone, Kaguya et Rana poursuivent le sillon destructeur des conflits et des angoisses de notre monde moderne. Des tissus d'interférences surréalistes, des lambeaux temporels dont la consistance se dissipe. D'une lente descente vers les tréfonds d'une âme anonyme et fragmentée, que seuls d'épars rayons embrasés illuminent, exceptionnellement.
Robert Lioy signe ici un nouveau chef d'oeuvre. Mais il y a comme une saveur de fin de cycle dans ces aventures torturées et apocalyptiques. Que peut-il bien nous réserver pour la suite ? Seul lui le sait. Mais s'y autorisera-t-il ?
This is my desire for a dark future with neon cities and cyberware. My longing for fully interactive neural internet, gang warfare and corporations acting as governments. Monolithic arcologies reaching for the sky in acity that's constantly shrouded by rain. It's what I would hear in the soudtrack of the Chatsubo. In freezone. In the metaverse. It is the aural vision of the world I wishI lived in. Ainsi parlait Access To Arasaka.
Il restera de notre époque quelques oeuvres saine et inspirées. Il restera la musique et l'homme. l'homme contemporain qui n'a plus le temps d'aimer, qui n'a plus les ressources de la solitude. Il restera l'homme éternel dans la cité multiple, les pieds rivés au quotidien, avec une poitrine de rossignol et des mains de terrassier.
par Ed Loxapac et Manolito
Sortie : octobre 2011
Label : Force Inc. Music Works / Mille Plateaux
Genre : Glitch, Ambient, Minimal, Dub Techno
Note : 7,5/10
Après un long silence, le label Force Inc. Music Works refait parler de lui, après avoir été placé sous l'aile du label allemand sous-estimé : Mille Plateaux. Et pour cette relative renaissance, c'est à un certain Marow qu'est confiée cette nouvelle sortie. On ne sait pratiquement rien de lui, si ce n'est qu'il est le fondateur avec Olaf Tonstein du netlabel berlinois Klitorik, où les deux compères distribuent seulement leurs propres réalisations.
Même si la teneur du son est ici résolument minimale, reconnaissons que le travail et le traitement de la texture est l'oeuvre d'un orfèvre. Les beats, semblent tailler dans un liquide fluide et limpide qui viendrait faire imploser la roche ou la glace. Ces derniers jaillissent comme les anévrismes claquent. Les glitchs ont quelque chose de Pleqien dans leur pureté. Il y a en plus de ça des phénomènes de réverbération et d'écho du son qui agissent sur les synapses comme un onguent hypnotique. Irideszenz en est le plus digne exemple, avec ce chassé croisé de pianos qui tentent de se faire un chemin au coeur d'un palais de glace. Ou comme sur Schweif, petite fable célébrant l'errance en territoire gelé, greffée de petites électrodes aspirantes. Citons également E.coli, Efeu, Ast ou Eis, comme comptines cristallines et carillonnantes plus que bien inspirées. La première large partie de l'album peut même être qualifiée d'envoûtante. Tout cela est très très beau. C'est après que ça se gâte un peu.
On avait bien senti jusqu'alors ces tentatives d'orientations tech-house, qui sans forcément inviter à la danse, essayaient de renverser la rythmique morcelée. Il y a malheureusement dans des titres comme Substrativ et Und des réflexes et un conditionnement 4/4 trop pavloviens pour être complètement honnêtes. Nul doute que ceci trouvera preneur chez les férus de dodelinement house, observateurs des braises qui éclatent au coin du feu. Tout ceci est tellement en dessous du reste, en plus d'être dans une rupture difficilement compréhensible. Les remixes de clôture relèveront certes le niveau, mais laisseront un léger goût d'inachevé et de frustrant pour les adhérents des trajectoires initiales.
Petite déception donc en cette fin d'album, mais qui n'éffacera heureusement pas les bien jolies perles qu'on ramasse sur ce chemin enneigé. A écouter tout de même à haut volume et avec un matériel de qualité pour éviter de se sentir face à une musique d'ascenseur. Nous allons suivre de très près les futurs travaux de ce mystérieux Marow, et le reste des sorties de Mille Plateaux par la même occasion.
par Ed Loxapac
Sortie : Juin 2011
Label : Mojuba
Genre : Deep-house
Note : 8/10
Stereociti est un artiste japonais qui officie dans le milieu deep-house depuis peu. Kem Sumitani, de son vrai nom, a sorti quelques maxis etKawasaki est son premier long format. Le fait de sortir sur l’excellent label allemand Mojuba aurait du pourtant me mettre la puce à l’oreille. Comment ai-je pu passer à côté de ce disque ? Il aura donc fallu qu’un de nos lecteurs me conseille le disque pour qu’enfin je daigne y poser une oreille.
Un LP qui débute par le ronronnement métronomique d’un train ne peut que provoquer ma sympathie de toute façon. Stereociti développe en 10 titres sa science deep-house car il s’agit bel et bien de science. En effet, le Japon est un énorme vivier de talents que ne pourra jamais suffisamment louer. Les artistes nippons savent s’accaparer tous les codes d’une scène pour mieux la sublimer. Ils engrangent une somme astronomique de disques occidentaux, les dissèquent, les digèrent et enfin, redéfinissent les frontières perméables d’un genre.
Kawasaki impose le respect dans sa façon de proposer une house feutrée caressant les oreilles. La plupart des morceaux sont évolutifs et s’impose lentement à vous. Les éléments s’ajoutent progressivement, évitant le piège de la surenchère. Ici, rien ne dépasse. Le moindre beat, claquement, petit son, lorsqu’il arrive, semble être une évidence. C’est d’une exquise finesse.
De Awakening qui développe sa house comateuse en imposant avec douceur une atmosphère lancinante à A Day qui sent bon l’été et étale sa classe en misant sur la sobriété. Autant l’avouer, rien n’est à jeter. 3steps se révèle moite et fortement sexué pendant que Downstream se fait hypnotique et enveloppant. Stereociti nous propose même un trip dub-house avec un Day By Day au final jazz d’un cool absolu.
Comme souvent avec les très bons, et trop rare, albums de deep-house, tout est question d’ambiance et d’atmosphère. Le but restant de lentement entraîner l’auditeur dans un monde propice à la danse lascive. Et ça fonctionne à 100% sur ce skeud.
Décidément, la fin d’année nous permet de remettre les pendules à l’heure en se focalisant sur tous les excellents albums que l'on a pu oublier en 2011. Kawasaki de Stereociti est typique du trésor que l'on aimerait garder pour soi et de toute façon, il ne faut pas se leurrer, cet album restera sans doute confidentiel (ce qui est une honte, on en convient). Il ne vous reste plus qu’à vous laisser happer par cette sublime deep-house.
par B2B
Sortie : décembre 2011
Label : Self-released
Genre : Dark-ambient, drone, field recordings, experimental
Note : 8/10
Un des maîtres de l'électronique expérimentale n'est plus. Après avoir officié plus de dix ans sur le vénérable Type Records et plus récemment sur le jeune et prolifique Digitalis Limited, John Twells, l'homme qui se cache derrière Xela, a décidé de cesser ses explorations musicales. R.I.P. On ne sait pas grand chose de Xela, pas même vraiment où il réside, sinon dans un hypothétique manoir perdu dans le nord brumeux de l'Angleterre. D'abord pourvoyeur d'une belle IDM, c'est ensuite vers l'ambient/drone expérimental, avec fied-recordings, modern-classical et dark-folk en options, qu'il orienta son inspiration. Pour couronner ces dix années musicales en beauté, l'anglais nous livre sa dernière offrande : il s'agit d'un Exorcism terminal.
Avez-vous déjà entendu le bruit de la respiration du diable, sifflante, arythmique, soufflant au creux de votre nuque ? Allongé sur une pierre tombale, avez-vous déjà senti la main du démon, plus froide que la pierre, vous serrer jambes et bras, avant de signer sur votre front d'un ongle effilé le seing d'un pacte infernal ? Non ? Il n'est jamais trop tard, puisque Charm met en musique la lente possession d'une âme. Au clair, la lune dévisage une église délabrée dont le clocher sonne sans cesse, monocorde, cadençant cahin-caha cette longue procession de moines blafards aux carillons maléfiques. La fièvre monte, la vision se déforme avec les sons... ça y est, vous êtes possédé.
Heureusement, dans cet Exorcism comme dans n'importe quel nanar de série B, un prêtre est évidemment de passage dans le village afin de tout mettre en œuvre pour chasser Lucifer, souverain parmi les impies. Ainsi débute la Recitation, complainte lancinante réverbérée dans la tête de l'hanté, montant lentement en intensité comme la voix du Tout-Puissant portée dans le cœur du maudit. Les moines aux carillons s'éloignent en laissant derrière eux des effluves de vapeur noire, pendant que votre âme se met à bouillir de la colère satanique devant son glorieux inquisiteur, vous laissant presque inerte, inconscient.
Il est alors temps pour le guérisseur d'administrer la Potion, fruit de traditions ésotériques de la lutte contre les forces nocturnes. Votre cœur se remet à battre, tandis qu'une étrange mélodie vous enveloppe, puis s'accélère, s'accélère encore, se met à bourdonner et à se réverbérer sur toutes les parois de votre être. Une ultime série de spasmes plus tard, et puis vient la déflagration. Vous êtes seul, abandonné par votre hôte. Seul ? Non. Quelque part, au fond de votre psyché, vous l'entendez encore sourdement grésiller, Lui. On ne réchappe jamais totalement de l'empire du diable.
En signant cette dernière pièce, Xela couronne une œuvre majeure des dix dernières années. Le malin faisant parfois bien les choses, cet exorcisme est gratuit (ici). Avec un peu de chance, la bonne sœur sans sous-vêtement ne se trouve pas bien loin. Ce serait alors quelque chose comme le paradis.
par Pingouin Anonyme
Sortie : novembre 2011
Label : Ultimae
Genre : IDM, psychill, ambient
Note : 8/10
Nous ne vanterons jamais assez les mérites du label lyonnais Ultimae. Naviguant dans des eaux claires mais tumultueuses, la maison dirigée par Vincent Villuis (Aes Dana) et sa femme est parvenue à trouver une couleur de son unique, qui traverse aussi bien les rivages de l'IDM, de l'ambient ou de la psytrance. La dernière compilation livrée date de 2009 et se nommait Imaginary Friends (ici). L'italien Nova avait pris les commandes de cette "audio poetry". Nos sens s'en souviennent encore. Même si la première plongée fut sans nul doute la plus belle, il n'est pas rare que mon esprit réclame sa dose de ce sublime voyage. C'est cette fois-ci Fishimself, ou Harris Papadimitriou, l'homme derrière Freeze Magazine, qui est chargé de livrer la dernière fournée. Vu son titre et les artistes présents (majoritairement grecs), on est en droit de s'attendre à quelque chose de divin.
Dès l'entame de Sub Strata (par Max Million et Gusk), on s'aperçoit qu'il y a quelque chose de plus incisif qu'à l'accoutumée dans le traitement du beat et dans le caractère pulsatif des basses. Ce constat s'avèrera authentique pour tout l'ensemble de l'oeuvre. De par leur histoire et de par ce qu'ils traversent aujourd'hui, les artistes de la péninsule grecque ont de parfaites aptitudes à retranscrire le voyage et l'envie d'ailleurs. Voilà qui s'accorde parfaitement avec la volonté de toujours des gens d'Ultimae.
Le beat respire, semble bien vivant, et soutenu par des nappes profondes et stellaires, révèle un soupçon de danger dans les contrées ici traversées. Telles celles qu'a connu Télémaque lors de son voyage à la recherche de son père. Telles celles qu'on connu les dieux pour préserver le saint nectar (putain, j'ai failli écrire saint nectaire). Il y a aussi ici le lot de mystères et de chuchotements d'alcôves, comme ceux qui viennent avant la révélation de la traîtrise, de la manipulation ou de la révélation d'une mystique prophétie. Car oui, une fois encore, le label Ultimae dévoile son attrait pour les musiques sacrées. Des voix, masculines pour la plupart, semblent provenir d'un lieu païen englouti. Les voies des seigneurs sont impénétrables, n'ayons pas la prétention de les effleurer. Raccrochons nous plutôt aux ailes des anges qui viennent nous cueillir et nous faire planer au dessus de myriades d'îles méconnues. Celles de l'Odyssée et de l'Illiade.
Outre ce caractère plus incisif que par le passé, on peut également noter que les textures bénéficient d'une très belle amplitude et d'un potentiel immersif certain. Le mastering trahit une maîtrise plus que certaine, pareil pour le mix très pointu et intelligent. Et peu importe si l'oreille avertie s'apercevra aisément de l'influence certaine sur plusieurs tracks d'un petit compositeur grec inconnu : Vangelis. Homo Imperciptibilis de Sygnals, Principles of Gravity d'Aes Dana, les deux titres de Miktek (que nous suivons depuis un petit moment) et le Why de Memphidos (purs glitchy beats "à l'étuvée") ont ma préférence.. Mon seul maigre regret tiendra dans les quelques longueurs du morceau de l'autre français : Asura.
Il n'empêche qu'on a bien à faire ici à un met divin. Ne faisons pas comme Tantale et rendons la divinité à qui elle appartient. Les artistes de la galaxie Ultimae ne connaissent pas de frontières. Hautement recommandé.
par Ed Loxapac
Sortie : novembre 2011
Label : Ideologic Organ
Genre : Drone, dark-ambient, experimental
Note : 8/10
Sunn o))) et Nurse with Wound s'allient donc aujourd'hui pour nous donner à entendre The Iron Soul of Nothing. Nous voilà prévenus. Faut-il encore présenter Sunn o))), emmené par Greg Anderson et l'hyper-activiste Stephen O'Malley ? Après avoir terrorisé la scène metal 90' avec les immenses projets doom/death Burning Witch et Teeth of Lion rules the Divine ou la formation sludge Goatsnake, par ailleurs pilier de l'immense label Southern Lord, et participant au surplus à des formations cauchemardesques telles que Khanate ou KTL, le duo de Sunn o))) peut s'enorgueillir d'avoir placé le drone, électrique aussi bien qu'électronique, au centre de toutes les attentions durant les années 2000, et d'avoir généré un nombre record de suiveurs aveugles. Steve Stapleton, aka Nurse with Wound, est moins connu du grand public. Longtemps écouté presque exclusivement par les scènes goth indus, dark-ambient et dark-folk, Stapleton affiche au compteur 82 LP (sic) depuis 1980, dont 76 sont totalement introuvables en support physique, multipliant les collaborations avec des géants tels que Current 93, Sol Invictus, et même Jim O'Rourke. Présentation laborieuse mais nécessaire : chacun des groupes cités gagne à être découvert si vous aimez ce disque et ne les connaissez pas !
Parmi tous les projets de ces trois hommes, tous ces disques accumulés, certains s'avèrent fatalement moins intéressants que d'autres. Pour ma part, Sunn o))) n'a pas sorti un vrai bon disque depuis White 2 et Altar, chef-d'œuvre illuminé par leur collaboration avec les japonais telluriques de Boris, tandis que la qualité des productions de NwW est totalement aléatoire (à l'image de Coil ou de Merzbow entre autres). Mais là, qu'on se rassure, The Iron Soul of Nothing figure au sommet de cet acharnement créatif. Peut-être fallait-il attendre la réédition d'un événement musical comme ØØ Void, premier coup de tonnerre drone metal en 2000, pour retrouver enfin nos frissons d'antan - puisque ce disque est d'abord paru en bonus d'une réédition américaine, avant d'être édité séparément.
Dysnystaxis, premier morceau du disque, sonne comme une gueule de bois vertigineuse, un après-midi passé sur son lit à écouter ses propres acouphènes et à leur trouver la forme d'une mélancolie, matérialisée par les lignes de violons monocordes, répétitives et poignantes, qui concluent ce voyage intérieur crépusculaire. Après une entrée en cuivre plutôt majestueuse et un break réussi mais inoffensif, Ra at dawn pt. 1 aurait pu être agréable. Grave erreur : il nous plonge en réalité dans une lente montée de plus de 10mn, où nous sommes immergés dans un torrent de fréquences interminable entremêlant guitares et matériel analogique non identifié, travaillées avec un soin qui confine au sadisme musical. Sur Ash on the Trees, c'est pire, Stapleton chante, incante devrait-on dire, sur des drones poisseux, avant un long finish particulièrement violent à base de verre brisé et de pistolet-mitrailleur, sans que cela sonne trop cliché ou déjà-vu. Ra at dawn pt. 2 est un retour au calme ordinaire de ses acouphènes migraineux, qui s'apaise lentement, difficilement, jusqu'à l'endormissement salvateur.
Particulièrement réussi, le drone de cette "âme d'acier du rien" quitte les inutiles apparats metal/doom un temps revêtus par Sunn o))) sur Black one par exemple : déserté par toute forme de percussion, place est entièrement rendue à l'emprise vibratoire des fréquences. Ne reste alors que la noirceur immersive de l'âme et sa solitude visqueuse. Hautement conseillé, mais vraiment pas recommandable.
par Pingouin Anonyme